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«La musique relie tout le monde» Version imprimable Suggérer par mail
30-03-2008

Le saxophoniste américain Archie Shepp, légende vivante du jazz, est la vedette du Festival de Cully. Il parle de sa passion pour la musique et de sa vie

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Archie Shepp: «J'ai contruit ma musique sur le blues.»

Photo : Francis Vernhet 


Qu'est-ce que le jazz?

Archie Shepp: Je n'utilise pas ce mot. C'est un mot raciste, utilisé par des gens qui refusent d'accepter l'origine afro-américaine de cette musique. Dans ce domaine, toutes les grandes innovations ont été faites par des Noirs. Il n'y a pas un seul Blanc qui ait eu de l'importance. Cette musique a son origine en Afrique. Elle a évolué ensuite en différentes formes. Le jazz est un mot kleenex, qui n'a aucune relation authentique avec les débuts de cette musique. Moi-même, j'ai construit ma musique sur le blues, qui peut être très libre. Le blues est comme vous le voulez, pour autant qu'il vienne de votre âme. Le blues classique était comme mon hymne national. Mon père jouait du banjo, et j'ai commencé à 5 ans. J'ai eu mon premier engagement à 16 ans avec un petit groupe de blues.

Cette musique afro-américaine est aujourd'hui largement jouée par des Blancs. Cela vous fait réagir?
Soyons clairs. Il y a de la musique européenne qui est interprétée par des Noirs comme Jessie Norman ou Barbara Hendricks. On ne va pas dire pour autant que c'est de la musique noire. Ce n'est pas une question d'individus. Ce n'est pas parce qu'un Blanc joue de la musique afro-américaine que je vais en parler autrement. Cela reste de la musique noire. Cela ne veut pas dire que je veux garder cette musique pour moi, pas du tout. Mais je souhaite que l'on reconnaisse d'où elle vient.

A l'origine, la religion jouait un grand rôle dans cette musique. Est-ce encore le cas?
Vous pensez à l'influence chrétienne. Mais il y a d'abord une relation avec des religions d'Afrique. Certaines viennent du Bénin, du Ghana. Il faut parler aussi de ces religions, le vaudou, le candomblé, ou d'autres. Plusieurs formes musicales, la samba, le reggae, sont le résultat d'un syncrétisme, de la rencontre avec des religions profondément africaines. Elles maintiennent une identité et de nombreuses correspondances avec la culture africaine.

Avez-vous été proche de Martin Luther King dans sa lutte pour les droits civiques?
J'ai été très engagé durant cette période. Je suis aussi connu pour cela. Mais je n'ai jamais rencontré M. King. J'ai rencontré son frère, qui était à New York pour quelque temps. Avant qu'il ne meure dans un accident tragique. Sa mère a elle aussi été assassinée, dans une église.

Aujourd'hui, quarante ans après sa disparition, vous inspire-t-il?
Certainement, pour moi, ce n'est pas un homme, c'est un symbole. Il ne représente pas seulement la liberté de la communauté noire, mais aussi celle de tous les opprimés. Il est le symbole d'un temps nouveau.

Et Malcolm X, avez-vous été séduit par son combat radical contre la ségrégation?
Bien sûr. Il y a une continuité entre la musique et la culture. Malcolm faisait partie de cette lutte. Il avait cependant une influence plus restreinte que M. King. Malcolm était surtout connu au Nord, dans les grandes villes comme Philadelphie, Chicago ou New York. Les musulmans n'ont pas lutté pour les Noirs du sud. Je l'ai rencontré une fois, mais brièvement. Je l'ai entendu dans sa mosquée à New York, une autre fois lorsqu'il faisait un discours dans la rue, à Harlem.

Mon église est dans mon cœur»

Lui s'était converti à l'islam. Vous êtes resté fidèle à la religion de votre enfance tout au long de votre vie?
Oui, vraiment. J'ai été baptisé enfant et j'ai confirmé ce baptême adolescent, comme on le fait chez les protestants. Jeune, j'étais assez religieux. Mais ma religion est aujourd'hui marquée par mon expérience. Ce n'est pas vraiment une religion d'Eglise. Mon église est dans mon cœur. Je ne vais pas écouter un sermon pour  chercher un feeling spirituel. C'est une expérience intérieure. Le Seigneur, tel que je le conçois, est en relation avec la nature et tout l'univers. En lui, nous, comme toute la création, sommes tous reliés. Nous sommes en lien avec cette force. Cette grande force qui nous unit, et qui connecte tout le monde, nous pouvons l'appeler le Seigneur. Mais je ne crois pas spécialement à un Dieu qui a un nom. Cela paraît un peu métaphysique. En fait, c'est très physique, c'est ce que nous sommes.