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Dossier
Un regard moderne sur les livres sacrés Version imprimable Suggérer par mail
25-02-2009

Enjeux territoriaux et politiques

albert_de_pury_100La Bible se réfère à l’histoire – réelle ou imaginaire, peu importe – d’une communauté humaine dans un cadre historique et géographique donné et appartenant à un passé lointain, très lointain pour nous modernes, mais lointain déjà pour la plupart des auteurs des récits bibliques. La Bible est par ailleurs reconnue – par ses héritiers tant juifs que chrétiens – comme un texte normatif. Dans quelle mesure est-il possible, dès lors, pour un lecteur d’aujourd’hui de tirer du texte biblique des conclusions, prises de position ou revendications portant sur un conflit politique et territorial du présent?

Le sens des textes

Cette question – qui resurgit dès que l’on évoque le conflit israélo-palestinien – mérite d’être posée non seulement au niveau de l’analyse de l’impasse d’aujourd’hui mais aussi à celui du texte antique que l’on cherche à remettre en situation. Aujourd’hui en Israël/Palestine: à imaginer même que le recours à la Bible puisse fonder le moindre droit en la matière, que pense-t-on au juste pouvoir revendiquer, condamner, approuver? Sur le plan des textes bibliques ensuite: quelles sont les «certitudes» sur le sens et le contexte de ces textes que présuppose innocemment notre lecture spontanée? Avons-nous été attentifs aux nuances subtiles de certaines affirmations, avons-nous perçu la diversité et parfois l’incompatibilité des points de vue qui s’affrontent au sein même du texte biblique?

La promesse aux patriarches

A titre d’exemple, il s’agit de montrer que la promesse faite aux patriarches peut refléter des concepts fort différents – la promesse d’une terre nourricière n’équivaut pas nécessairement à la promesse d’une souveraineté territoriale; et la promesse d’établissement n’inclut pas forcément l’autorisation d’expulsion. Il s’agit aussi de s’interroger sur le destinataire de cette promesse: l’Abraham «père d’une multitude de nations», dans la Genèse, chapitre 17, n’est-il vraiment qu’une hyperbole de l’Abraham père «d’une grande nation», dans la Genèse, chapitre 12, ou serions-nous en présence d’une figure «noachique» – Noé père de toutes les nations, voir Genèse, chapitres 6 à 9 – originelle qui, par la suite, aurait été réduite aux dimensions d’un ancêtre national? Comment se fait-il qu’Ismaël est présenté comme le frère d’Isaac, et Esaü comme le jumeau de Jacob/Israël? A qui «tout le pays de Canaan» est-il promis si ce n’est à la descendance multinationale d’Abraham, dont il est question dans la Genèse, au chapitre 17?

Une conquête historique?

La conquête guerrière du pays par Josué, racontée dans le livre de Josué, est-elle vraiment la seule manière biblique d’expliquer la présence d’Israël en Canaan? Et si cette conquête ne repose sur aucun fait historique, comment expliquer la naissance et la transmission de textes aussi violents? Les recherches de ces dernières décennies ont permis de nous éclairer sur bien des points: des époques successives, (assyrienne, babylonienne, perse) des milieux concurrents semblent tour à tour avoir voulu imposer leur vision de l’histoire, de la nature et de la vocation d’Israël.

Un dialogue passionnant

Cette relecture permanente se laisse poursuivre d’ailleurs à travers le Nouveau Testament, la littérature rabbinique et le Coran, et il ne faut pas s’étonner du ton parfois très vif que prennent les nouvelles générations pour se démarquer de celles dont elles sont issues. La vivacité du propos s’inscrit en définitive dans un processus de maturation familiale plutôt que dans la découverte d’un abîme philosophique infranchissable. La tentative de faire revivre ce dialogue intrabiblique dans toute sa véhémence est non seulement passionnante du point de vue historique mais indispensable sur le plan «théologique». Plutôt que de plier le genou, bêtement, devant le Baal du «choc des civilisations», il faudrait peut-être se mettre à la recherche des frères expulsés et se mettre en quête du jumeau oublié!

  • Albert de Pury
Le 20 avril, à 19h30, Albert de Pury donne une conférence à l’Espace culturel des Terreaux, à Lausanne: «Enjeux territoriaux et politiques actuels de la lecture de la Bible»

En savoir plus

  • Un cours public: «Judaïsme, christianisme et islam aux prises avec le Livre»: les jeudis du 26 février au 2 avril, de 18h15 à 19h30. Université de Lausanne, Anthropole, salle 2064. Entrée: 12 fr. ou 60 fr. pour six cours. Avec notamment les professeurs Enrico Norelli, Frédéric Amsler, Thomas Römer et Sami Aldeeb.
  • Des conférences: «Histoire biblique, mythe ou réalité?» Les lundis 16, 23 et 30 mars, 20 avril, à 19h30 à l’Espace culturel des Terreaux. Avec les professeurs Israël Finkelstein, Albert de Pury et Thomas Römer. Prix: 104 fr. pour le cycle. Infos: www.terreaux.org ou 021 320 00 46.