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25-03-2009

Paul H. Dembinski, directeur de l’Observatoire de la finance, dénonce la «financiarisation» des trente dernières années

dembinski

Paul H. Dembinski: «Le marché a besoin d'une régulation.»

Photo : DR


Fondation d’utilité publique basée à Genève, l’Observatoire de la finance a récemment publié un «Manifeste pour une finance au service du bien commun»*. Son directeur y dresse un diagnostic inquiétant du système économique et social, et propose des pistes d’actions. Entretien.

Le système financier actuel est-il encore viable?
Paul H. Dembinski: Il y a système quand les interactions entre les différents acteurs créent une dynamique de cohérence croissante. Or, aujourd’hui, c’est bien cette cohérence qui fait défaut, ce qui conduit à s’interroger si, justement, le «système» n’est pas en train de se décomposer.

La grande question consiste à savoir s’il suffit de replâtrer tel ou tel morceau pour que le «système» retrouve sa cohérence d’antan et reparte – comme une voiture après révision – où s’il faudra, pour continuer l’image, penser à un autre moyen de locomotion. Je pense pour ma part que le «système financier» va subir une transformation assez radicale dans les années à venir. Notamment à cause d’un changement dans les attentes de ses utilisateurs: entreprises et individus.

La finance semble n’avoir tiré aucun enseignement du passé. Les crises sont-elles donc inéluctables? Il y a crise et crise. Cette fois-ci, elle est partie du cœur de la finance mondiale pour atteindre l’économie. Elle frappe aujourd’hui l’économie des pays les plus pauvres (Inde, Chine, Brésil) qui ont misé sur l’exportation vers le Nord. Les plus pauvres parmi les pauvres risquent de payer un lourd tribut aux frasques de nos traders qui ont été élevés comme des bêtes de combat. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire récente que les plus pauvres paient. C’est un scandale.

Aujourd’hui, la crise n’est plus financière, elle est économique et je crains que demain elle puisse devenir sociale. Les leçons à tirer des crises passées devraient être politiques. Les turbulences qu’elles ont générées dépassent aujourd’hui, et de loin, la finance seule.

L’intervention de l’Etat est-elle inévitable?
Nous découvrons aujourd’hui à la lumière de la débâcle des «subprimes», et c’est une surprise pour beaucoup, qu’une part importante des transactions financières se faisaient dans la pénombre du «hors marché», à l’abri de la régulation, mais aussi de la concurrence sans laquelle il n’y a pas de marché. Nous étions donc en plein no man’s land.

Contrairement à un mythe tenace, le marché, pour bien fonctionner, a besoin à la fois d’une certaine dose de régulation et d’une éthique partagée par ses utilisateurs. Si, aujourd’hui, on parle beaucoup de l’Etat, on parle moins d’une renaissance éthique, qui est indispensable à un retour en grâce de la finance.

Existe-t-il un socle de valeurs communes susceptible de réguler le marché?
Toute personne porte en elle des valeurs qui font que l’autre ne lui est pas indifférent, pour autant que cet autre ne soit pas une abstraction, une réalité sans visage. C’est sur un tel socle que se sont construites des civilisations, certes en traçant une ligne qui parfois niait l’humanité de «l’étranger» ou de l’ennemi. Il faut dépoussiérer au plus vite ce socle là. L’économie n’est pas la lutte de «tous contre tous» mais bien une affaire de coopération entre les humains pour vivre mieux.

  • Aline Bachofner

Article paru dans «La vie protestante, Genève»

* www.obsfin.ch/manifeste.htm . A lire: Paul H. Dembinski, «Finance servante ou finance trompeuse?» Ed. DDB, 2008