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Les chrétiens face à Darwin Version imprimable Suggérer par mail
28-04-2009

2009 marque les 200 ans de la naissance de Charles Darwin et les 150 ans de son livre «L'origine des espèces». Quatre scientifiques décrivent le choc que cette pensée novatrice a provoqué sur le christianisme et ses conséquences aujourd'hui

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Dessin: Raphaël Liechti 

 

Un naturaliste révolutionnaire

Daniel_Cherix_100«Nous sommes partis en famille sur les traces de Charles Darwin en Patagonie. Il y a exploré un monde que nous ne pouvons plus voir aujourd’hui, des espèces et des milieux qui ont disparu, raconte Daniel Cherix, conservateur du Musée de zoologie à Lausanne. A l’inverse nous avons visité des endroits auquels lui-même, au début du XIXe siècle, n’avait pas eu accès.»

Son voyage autour du monde a été une chance extraordinaire pour le jeune Darwin. Durant cinq ans, il a sillonné les mers et, en scientifique méticuleux, tenu un journal détaillé de ses observations d’espèces animales jusque là méconnues. Cette somme formidable d’observations, unique pour son époque, lui a permis, à son retour, de formuler une théorie révolutionnaire pour son temps. «A l’époque, explique Daniel Cherix, certains pensaient que l’apparition de nouvelles espèces était due à des catastrophes, comme le déluge.

Le plus grand mérite de Darwin est d’avoir réuni suffisamment d’éléments pour mettre en place une théorie qui rende compte de l’évolution du monde animal et végétal.» La théorie de Darwin est, dans ses grandes lignes, si simple, qu’on s’étonne que personne n’y ait pensé plus tôt. Il observe que, au sein de chaque espèce, ou de chaque population, chaque individu partage un grand nombre de traits avec les autres, mais s’en distingue aussi par de petites différences. Certains individus font ainsi mieux face à des conditions extérieures particulières, comme une glaciation, une variation des ressources alimentaires ou un nouvel environnement.

Ces individus vont se reproduire, transmettre leurs différences et rendre ainsi l’espèce ou la population mieux adaptée aux conditions nouvelles. «Avec cette compréhension, Darwin a provoqué une véritable révolution en biologie, note Daniel Cherix. C’est d’autant plus remarquable que, de son temps, la génétique n’existait pas encore.» Avec Darwin, on s’est rendu compte que le monde était beaucoup plus ancien qu’imaginé, et que tous les êtres vivants pouvaient remonter à un ancêtre commun, une cellule, ou un amas de cellules. «Darwin avait reconnu qu’il y avait des filiations entre espèces, explique le conservateur. Il a dessiné un arbre de la vie. Chez l’éponge et chez un primate, beaucoup plus complexe, vous trouvez des points communs. Nos cellules et celles de l’éponge ont des réactions proches, à la lumière, au besoin de nourriture...»

Le fait que la théorie de Darwin contredise le texte de la Genèse a choqué à son époque. «Il n’y a pas de raison de reporter ce différend aujourd’hui, estime le scientifique. La science et la religion ne suivent pas la même démarche. Il n’y a pas d’incompatibilité. Je n’ai aucun problème avec la Genèse. C’est un texte génial, dans le sens où on y a mis, dans le cours du temps, des événements. La Genèse part de choses simples, qui se complexifient au fil de la semaine. L’évolution n’a rien fait d’autre que cela.» Daniel Cherix a davantage de difficulté à accepter la place prépondérante attribuée à l’homme. «L’homme est sans doute l’espèce la plus dévastatrice qui ait jamais existé sur terre, note-t-il. Il a de la peine à se placer dans le système naturel et à vivre en intelligence avec lui.»

  • V.Vt   

Quelle morale après le darwinisme?

EUVE_Francois_100François Euvé, agrégé de physique et docteur en théologie, est l’auteur du livre «Darwin et le christianisme». Il répond aux questions difficiles que Darwin pose aux chrétiens

Après Darwin, les scientifiques et nombre de nos contemporains considèrent ne plus avoir besoin de faire référence à Dieu dans la création et dans le développement de la vie sur la Terre. Que leur répondez-vous?
François Euvé:  La question s’est posée dès l’origine de la science moderne. La démarche scientifique explique les phénomènes de la nature à partir de causes naturelles, sans intervention de Dieu. Dans le domaine de la physique, le passage de causes surnaturelles à des causes naturelles date du XVIIe siècle déjà. S’il y a un orage, ce n’est pas par une intervention de Dieu. Darwin a prolongé cette démarche, dans un registre plus délicat, qui n’est plus l’orage ou la physique, mais la vie humaine. Pour le théologien, l’action créatrice de Dieu consiste à donner au monde une certaine autonomie. Nous sommes renvoyés à notre liberté. Que le scientifique explique le monde vivant, sans faire appel à une action divine immédiate n’est pas choquant. Dieu n’intervient pas directement dans le fonctionnement du monde, son action est dans le domaine du salut. La tradition biblique nous apprend que le futur n’est pas inscrit dans le passé. Le plus important n’est pas d’où nous venons mais où nous allons. Dieu n’est plus un élément d’explication du passé mais il garde un sens pour réfléchir à l’avenir du monde et à son salut.

Si la nature se développe comme nous le dit Darwin, pourquoi les lois de la nature ne pourraient-elles pas servir de base à la morale et régler nos comportements?
Si l’homme est issu du monde animal, qu’est ce qui le distingue? La question morale est apparue du temps de Darwin déjà. Avec deux réponses. La première, le darwinisme social, développe l’idée que l’humanité n’a qu’à suivre la nature, appliquer le darwinisme au comportement de l’homme: la loi du plus fort, la lutte pour la vie. Cela va dans le sens du libéralisme économique fondé sur la compétition. Une deuxième réponse maintient une différence nette entre le monde humain et le monde animal. L’humanité a ses lois propres, la solidarité, les droits de l’homme. Cela ne revient pas à lui reconnaître une origine divine. Pour les chrétiens, la construction de la morale vient du fait que Dieu a créé l’homme comme un être différent des animaux. L’homme ne se réduit pas à son corps biologique. Nous appartenons à la nature, en tout cas par notre corps. Nous sommes conditionnés par notre histoire évolutive. Mais notre morale se distingue de nos comportements biologiques. La morale est le fruit d’un débat qui intègre des traditions et des valeurs fondamentales qui nous sont communes. La règle «tu ne tueras pas» est présente dans toutes les cultures, ce qui n’a pas empêché la pratique de la peine de mort. Suite à un débat, nous avons décidé, largement, de son abolition.

L’homme était au sommet de la création divine, il devient une simple espèce animale. On a l’impression d’une victoire à la Pyrrhus…
Pour le dire positivement, nous savoir enracinés dans le cosmos peut nous donner une position plus modeste dans la nature. Il y a une limite posée à l’orgueil d’une humanité qui se croit dominatrice par rapport à la nature. La science a d’abord donné à l’humanité les moyens de dominer la nature, avant que le darwinisme fasse de l’homme un animal dépendant de cette nature. Le croyant peut interpréter l’évolution de manière positive, mais ne pas oublier que ce qui compte, c’est ce que nous voulons faire de notre humanité. L’homme doit parachever la création, se soucier davantage de ce qu’il produit que d’où il vient. Pour accorder la vision scientifique contemporaine avec la vision chrétienne, nous pouvons dire que l’homme relève d’une ascendance biologique mais qu’il ne se limite pas à cela. Le christianisme nous appelle à une prise de conscience de cette transcendance par rapport à notre ascendance biologique.

  • V.Vt