|
Page 2 sur 2
«Mieux vaut deux visions à choix plutôt que rien»
Gabrielle Pilet Decorvet, pasteure et conseillère conjugale à l'Office protestant de consultations conjugales et familiales à Genève, parle de son expérience des couples croyant-non croyant
Quels problèmes les couples croyant-non croyant rencontrent-ils?
Gabrielle Pilet Decorvet: Un problème surgit quand celui qui est croyant a la conviction que si l'autre ne l'est pas, il est perdu et qu'il ne sera pas sauvé. A l'inverse si celui qui n'est pas croyant pense que l'autre fait partie d'un mouvement sectaire, il va avoir l'impression que son conjoint se fait avoir et manipuler. Certains perçoivent ainsi les Eglises officielles.
Les couples ainsi composés sont-ils nombreux?
Je n'ai pas de chiffres. Dans l'ensemble, les gens sont de moins en moins croyants et globalement plus tolérants. Chacun se fabrique ses croyances de son côté. Le problème apparaît surtout quand un changement survient dans la vie d'un couple. Les deux étaient croyants ou non croyants et soudain l'un change. Il était important au moment du mariage que les deux partagent la même foi. Le couple doit alors retrouver un équilibre. Cela a des implications pratiques. Les deux allaient à l'église, l'un n'y va plus. Qui va prendre les enfants avec lui? Celui qui va à l'église ou celui qui part faire un tour à vélo?
Est-ce un sujet de tension, voire de séparation ou une diversité enrichissante?
Cela dépend de l'attitude des personnes à l'égard de leur croyance, qu'elle soit athée ou religieuse. Plus la personne est tranchée, voire intolérante, plus cela peut poser de problèmes. Chacun a besoin d'être reconnu dans ce qu'il vit. Si une partie de moi n'est pas acceptée par l'autre, je peux me sentir en difficulté. Si l'autre me répète constamment: «Comment quelqu'un de si intelligent peut-il croire en Dieu?» ou à l'inverse s'il m'incite chaque jour à prier alors que je suis incroyant, cela devient vite insupportable.
Que transmettent ces couples à leurs enfants?
Dans certains couples, l'un n'est pas trop croyant, mais il respecte la croyance de l'autre et ne voit pas de problème à ce qu'il ait une pratique religieuse avec les enfants. Le croyant accepte aussi que l'autre puisse parler aux enfants de ce qui lui tient à cœur. Cela fonctionne. Nous vivons dans un monde pluriel, les enfants y sont confrontés aussi dans leur famille. A eux de faire leur choix. C'est la solution la plus intéressante. Dans d'autres familles, ni l'un ni l'autre ne transmet rien aux enfants. C'est dommage. Une partie d'eux-mêmes et de leur regard sur le monde n'est pas transmise. A la place, ils transmettent du vide à leurs enfants. Mieux vaut deux visions à choix plutôt que rien. C'est possible si chacun garde un regard positif et respectueux sur ce que l'autre vit. C'est alors un enrichissement, à la fois pour les enfants et dans le couple.
Quelle recommandation donner à un tel couple qui souhaite se marier?
Il est important de discuter avant, pour voir si nous sommes capables d'avoir une certaine flexibilité dans le couple, avant même les enfants. Puis-je accepter de ne pas aller au culte ou à la messe pour passer un week-end avec des amis, important pour l'autre? Est-il capable de venir à la kermesse de la paroisse me donner un coup de main, sans trahir ses valeurs? Vérifiez si vous avez cette capacité. Sinon, cela sera difficile à long terme. La question de la croyance est une chose, la pratique en est une autre et là, il faut que chacun puisse faire preuve de flexibilité. Je conseille de regarder à qui vous avez affaire. Le critère n'est pas tant la religion ou pas que l'attitude à son égard. Va-t-on se retrouver autour de valeurs fondamentales communes?
Et puis, il y a la famille...
C'est le deuxième point à discuter. Ce n'est pas si facile, même pour de jeunes couples qui s'aiment. Je le dis aussi pour les couples interreligieux. Parler des enfants, c'est savoir ce que nous avons envie de transmettre. La croyance a un aspect religieux et pratique. Elle a aussi, à l'arrière-plan, une culture, une manière de penser. Mieux vaut être conscient de ces différences, en parler avant. Va-t-on baptiser notre enfant? Peut-on inscrire un enfant dans deux religions différentes? Les gens décident parfois de ne rien faire. Mais ce n'est pas si évident. Le jour où l'enfant est là, il y a la famille, les souvenirs de notre propre enfance. Va-t-on fêter Noël ou non? Il vaut la peine de clarifier ces questions. Et si on tourne un peu en rond, de faire appel à une tierce personne.
La vie est-elle possible avec une personne antireligieuse?
Prenons l'exemple du sport. Admettons qu'il est important pour moi. Dans mes loisirs, je veux pratiquer une activité sportive. Alors si l'autre ne cesse de me dire que c'est débile... Il en va de même avec la religion. Si l'autre ne me reconnaît pas dans ce que je vis, s'il me dénigre et veut absolument que je change, c'est vraiment problématique.
Est-ce toujours une souffrance pour un chrétien de vivre avec un non-croyant?
C'est une forme de souffrance, liée à un certain manque dans le couple. Après, c'est personnel, chaque personne peut le vivre différemment. D'autres choses peuvent manquer aussi dans un couple. Chacun doit mesurer, dans ce qui lui manque, ce qui est supportable ou pas. Si mon mari est passionné par le football, je peux y aller même si cela ne m'intéresse pas. Parce que c'est important pour lui. Je peux faire un effort pour m'intéresser à l'autre, même si je ne suis pas comme lui.
Des chrétiens ne sont-ils pas tentés de convaincre l'autre?
Je verrais plutôt les choses ainsi: «Moi, cela ne me concerne pas. C'est une histoire entre l'autre et Dieu. Je peux nommer le manque que cela représente pour moi que l'autre ne soit pas croyant, mais ce n'est pas mon problème s'il va se convertir ou non.» Je peux prier pour lui comme pour d'autres gens, c'est une manière d'être en lien de façon spirituelle. D'accord pour le déposer auprès de Dieu, mais prier chaque jour pour sa conversion, ce serait abusif.
Lieux et contacts
Pour un conseil et aller de l’avant:
- Le Centre social protestant offre un service de consultation conjugale. Sur rendez-vous: 021 560 60 60
- A Genève, Office protestant de consultations conjugales et familiales. 022 311 82 11
<< Début < Précédente 1 2 Suivante > Fin >> |