|
Après le lancement de sa nouvelle émission, «Le passager» , Manuella Maury nous parle de sa vision des gens, de ses engagements et de ses convictions
 |
Manuella Maury: «Nous ne changerons pas l'humanité sans nous intéresser à l'autre.»
Photo : TSR
|
Chaque émission que vous inventez est une rencontre. Seriez-vous curieuse des autres?
Manuella Maury: Je ne fais ce métier que pour cela. J’apprécie les grands reporters qui scrutent les phénomènes de société, mais je n’ai pas envie de rester sur de tels sujets. Je conçois mon métier exclusivement comme des rencontres. Car, au-delà des phénomènes globaux, l’individu a une importance primordiale. Chaque personne que j’interviewe, même si elle fait partie d’un courant politique, religieux ou philosophique, reste avant tout un être humain qui a eu des parents, des coups de cœur et des souffrances qui lui donnent son côté unique. C’est pour cela que j’ai envie de faire des portraits. Je déteste mettre les gens en boîte. Quand nous les enfermons dans de grandes familles caricaturales, il y a toujours quelqu’un pour se sentir abusé par nos étiquettes.
Vous invitez des personnalités. Les trouvez-vous plus intéressantes que le simple quidam?
Non. Cela fait des années que j’aimerais inviter des gens ordinaires. Sauf que, quand je descends le niveau de notoriété de mon invité d’à peine quelques degrés, je perds des dizaines de milliers de téléspectateurs. Ce n’est pas rien. Nous en avons 220 000 avec Alain Morisod, mais 100 000 avec Albertine, une illustratrice superchou et pourtant connue. Les téléspectateurs nous reprochent de ne pas leur faire découvrir les gens qui vivent à côté d’eux, mais quand nous le faisons, cela ne les intéresse plus. Alors j’essaie de temps en temps d’inviter des personnalités connues ailleurs. L’un de mes prochains passagers est Iso Camartin, mon coup de cœur, un écrivain romanche fascinant mais moins célèbre ici. J’espère vraiment que les gens regarderont. Ce sera la preuve qu’il est possible d’inviter des gens qui ont des choses à dire sans être forcément connus.
Dans tous ces face à face, qu’avez-vous trouvé de plus beau au fond de l’être humain?
Clairement sa capacité de changement. Même les gens qui ont les plus grandes certitudes en sont revenus à un moment donné. On dit que les raideurs apparaissent avec l’âge, mais je découvre que le regard s’assouplit. Cela me donne envie de vieillir. J’aime cette capacité à se relever après un événement brutal. J’aime quand un gros chagrin d’enfant devient quelque chose de créatif plus tard.
Pour la première du «Passager», vous avez invité un homme d’Eglise, Mgr Genoud. Une manière de baptiser votre nouvelle émission?
Comme je suis catholique, je pourrais imaginer quelque chose de cet ordre-là, mais ce n’était pas l’idée car je m’adresse à un public large. J’avais déjà voulu l’inviter à «Têtes en l’air». Cette fois, il faisait partie des gens disponibles pour la première série d’émissions. Ce n’est pas évident car l’invité doit consacrer une journée complète pour l’enregistrement. Je voulais en priorité commencer par un Suisse. J’ai pensé qu’inviter un évêque était en plus inattendu. Si je peux surprendre, tant mieux.
Vous êtes justement croyante et passionnée de religion…
Je suis passionnée par le sens du sacré dans toutes les civilisations. Mais je m’intéresse peu à une spiritualité qui prend un peu de ceci et de cela, puis devient une sorte d’aménagement entre la psychologie, la croyance et la religion. Dans cette société en mouvement, je suis davantage touchée par les grandes religions. Elles nous donnent un lien avec ce qui nous a précédés. Nous avons parfois l’arrogance d’une société supérieure qui aurait inventé des choses extraordinaires. La religion nous rappelle que nous venons de quelque part et cela me touche beaucoup. Je suis toujours attirée par les gens qui peuvent m’en parler. Mgr Genoud et Hafid Ouardiri, qui était mon passager surprise, sont des gens qui créent des ponts. Ils ont une ouverture, tout en gardant leurs principes théologiques, leur éducation et leur histoire. L’évêque m’a parlé du Bouddha, montrant que les chrétiens ne sont pas les premiers. J’aime ces gens qui rappellent que les civilisations se sont côtoyées. La doctrine n’est pas grand-chose pour un être humain. J’ai des amis juifs, beaucoup de musulmans, une passion pour les soufis et les contemplatifs de toute religion. Je n’ai pas l’impression d’être très différente d’eux.
Vous dites votre vie parsemée d’anges. Qu’entendez-vous par là?
J’ai eu beaucoup d’anges dans ma vie. De vrais anges, ce sont des êtres qui entrent dans votre existence et qui n’exigent rien de vous. Ils n’espèrent rien. Ils ont juste envie que vous puissiez trouver ce que vous cherchez. Ils vous soulagent au moment d’une grande inquiétude. Puis ils repartent sans vous déchirer le cœur. Il n’y a que des anges pour faire cela. Car je n’aime pas dire au revoir, j’ai de la peine avec ce qui s’arrête. J’ai croisé un jour un soufi dans un avion, alors que je traversais une grande souffrance sentimentale. Il est passé dans ma vie en me parlant, sans rien exiger de moi. Il m’a offert une forme de liberté de cœur. Quand nous acceptons de nous faire aider, les anges arrivent, dans le bus, au travail. Dommage que nous ne les appelions pas plus souvent. Sans devenir ésotériques, nous pouvons leur aménager un peu plus de place. Ils sont là pour nous.
Vous êtes marraine de Terre des Hommes. Qu’est-ce que cet engagement vous a appris?
J’ai appris que les chiffres n’existent pas. Il existe avant tout des visages, des individus qui ont une famille, un caractère, des défauts et des qualités. Certes les chiffres nous poussent à agir, mais derrière les statistiques d’enfants qui souffrent de malnutrition ou qui travaillent sans avoir l’âge de le faire, il y a chaque fois l’enfant. Quand je les rencontre à Dakar ou au Bangladesh, je réalise combien j’aurais pu être à leur place en naissant ailleurs. Je corrige aussi nos préjugés. A Dakar, j’étais dans un village où il n’y avait rien, mais j’y ai trouvé dix mille fois plus d’humanité qu’ici. Les gens se parlent, s’entraident, essaient de s’en sortir ensemble. Cela m’a rappelé ce que mon père me racontait de son enfance à la montagne. Il est né en 1935. Il y a beaucoup de choses qui devaient ressembler à l’Afrique. Cela m’apprend que nous pouvons inventer toutes les modernités du monde, nous ne changerons pas l’humanité dans son fond sans nous intéresser à l’autre.
Biographie express
Manuella Maury, 38 ans
- Une émission: «Le passager», le vendredi à 20h10 sur TSR1. Le 25 septembre avec Whitney Toyloy, le 2 octobre avec Iso Camartin.
- Une satisfaction: «J’apporte peut-être un peu de tendresse. Une dame m’a dit que je lui faisais du bien parce qu’elle vit seule mais que le vendredi soir elle a l’impression d’avoir un rendez-vous.»
- Une inquiétude: «L’antenne rend fou celui qui la pratique trop longtemps. Mes proches veillent au grain.»
|