Menu Contenu
Faites un don

Publicité

EPER banniere noel 2011
E-mail
Rencontre
La plus grande joie, c’est la liberté Version imprimable Suggérer par mail
25-11-2009

Avec ses deux chiens et 1200 moutons, le berger Luigi Cominelli passe l’hiver dans une longue transhumance à travers la Suisse. S’arrêtera-t-il le jour de Noël?

luigi_le_berger

Luigi Cominelli: «La langue et les gens de Suisse romande me manquent.»

Photo : Didier Charton/TSR 


Vous menez une vie nomade depuis bien des années. Vous sera-t-il possible de redevenir sédentaire?

Luigi: Si un jour ma santé ne me le permet plus, j’y serai obligé. Sinon, je ne le ferai pas. J’ai déjà arrêté pendant une dizaine d’années. C’était très dur.

Vous parlez italien, français, suisse allemand et aussi le bergamasque…
Oui. J’ai appris des langues au contact des gens que je rencontre. Cela permet de bien communiquer. J’ai beaucoup appris au contact d’enfants. Ils ont de la patience et posent des questions.

Et il y a encore les sifflements pour commander les chiens…
Avec les chiens j’utilise le bergamasque. Et les sifflements, qui portent plus loin que la voix, s’ils sont éloignés.

Que vous apporte la compagnie de vos moutons, ânes et chiens?
Beaucoup de choses que les humains ne nous donnent pas. Si vous observez les moutons quand ils ont bien mangés, ils sont bien. C’est la paix. Il n’ont aucun des problèmes que nous autres connaissons.

N’est-ce pas difficile de se lier à des animaux qui sont destinés à la boucherie?
C’est un métier comme un autre. Ils passeront trois ou quatre mois avec moi avant l’abattoir. C’est court, mais c’est une belle vie, libre, où ils ne sont pas attachés dans une étable.

Vous passez beaucoup de temps avec des moutons, la compagnie des hommes ne vous manque-t-elle pas?
Pas du tout. J’ai des contacts avec des gens partout. Hiver comme été. Je ne fuis pas les gens mais je n’aime pas beaucoup quand il y a trop de monde. Le mouvement de la civilisation va dans le sens inverse. Il y a quinze ans, sur certaines lignes de chemin de fer, il passait un train toutes les demi-heures. Aujourd’hui, c’est un toutes les dix minutes. Pour les traverser avec un troupeau de 1200 bêtes, c’est du stress. Sur les routes aussi, il y a toujours plus de circulation.

Vous êtes maintenant dans le canton de Berne?
Oui, depuis quatre ans, je viens ici avec le troupeau de mon frère. La Suisse romande me manque un peu. Dans le Gros-de-Vaud, autour d’Echallens, Thierrens, il y a encore des coins beaux et sauvages où on a la paix. Mais c’est la langue et les gens qui me manquent surtout. Je suis un Latin, de Bergame, c’était plus facile qu’avec les Suisses allemands, même si, ici aussi, je suis bien accueilli et reçu. Ils vont nous offrir un café, un souper... Ils aiment la tradition. Même si la société va plus vite, il reste des gens qui savent vivre le moment. Il faut au moins savoir s’arrêter pour regarder passer un troupeau devant sa fenêtre.

Vous avez dit souhaiter avoir un jour un troupeau à vous. C’est le cas aujourd’hui?
Oui. J’ai un troupeau de 300 bêtes. Mon frère, qui est aux Grisons, a le reste.

Peut-on avoir une vie de famille avec le métier que vous faites?
C’est un peu dur. J’essaie de faire avec mais aujourd’hui je suis séparé de mon ex-femme. Mon fils a 26 ans. Il a appris le métier, puis il a suivi une autre voie. Moi, je suis avec ma compagne Alessandra.

Il y a plusieurs bergers dans la Bible. Jésus est né dans une crèche. Les premiers à lui rendre visite ont été des bergers, cela vous étonne?
Non, c’est pour cela que nous avons de bons contacts avec Dieu. Les gens nous voient ainsi. Nous sommes des bergers, et les bergers ont été les premiers à voir Jésus. C’est assez romantique. Personnellement, je me sens plus proche de la terre que de Dieu. Chacun a son Dieu, mais tout le monde a la même terre.

Est-ce à cause de l’histoire biblique que vous êtes devenu berger?
Non. C’est une tradition familiale. Nous étions tous bergers dans la famille, mes frères sont bergers. Cette tradition continue… Pas avec mon fils, dommage.

Noël et les bergers, les deux vont ensemble dans la conscience des gens. Allez-vous vivre Noël d’une façon particulière?
C’est un jour où je travaille. Comme tous les autres. Il n’y a pas de jour de congé. Je serai dans la forêt. Je vais faire un feu et ouvrir une bonne bouteille. L’émotion est plus pour les gens qui nous voient ce jour-là. Cela leur rappelle quelque chose.

Dans notre monde tellement technique, y a-t-il un avenir pour votre métier?
Nous continuons. Il y a entre vingt et trente troupeaux en Suisse. En Italie du Nord, entre 200 et 300 bergers font des transhumances. Jusqu’à quand? Je ne sais pas. D’abord parce qu’il faut que des jeunes apprennent et continuent. Ensuite parce qu’il faut que cela soit rentable. L’agriculture est en chute. La Suisse importe de la viande de mouton de la Nouvelle-Zélande, pas chère du tout, malgré la pollution liée aux transports. Les gens devraient faire plus attention. Un point positif est la bonne consommation de la viande de mouton, liée notamment aux communautés étrangères en Suisse.

Qu’est-ce qui est le plus difficile dans votre métier, le froid? la solitude?
La solitude vient en dernier, même si beaucoup de gens pensent à cela. Je crois qu’il y a plus de souffrance liée à la solitude dans les grandes villes. Non. Le plus dur est de trouver l’herbe pour donner à manger à un grand troupeau. Ensuite, c’est le temps. L’hiver dernier, il y a eu beaucoup de neige. C’est alors très dur, pour les bergers et pour les moutons, de trouver de l’herbe. C’est le temps qui décide. Il y a aussi parfois des hivers très doux.

Et les plus grandes joies?
La plus grande, c’est la liberté. Pour un berger, une grande joie est d’être entouré d’un troupeau qui a bien mangé. C’est comme un père, ou une mère, qui s’occupe de ses enfants. Et aussi l’observation de la nature, quand on prend le temps. C’est à la portée de tout le monde. Quand je pense que l’homme est en train de détruire la terre, cela me fait mal. Il faut aussi des progrès dans la civilisation, mais il est difficile de joindre les deux: le respect de la nature et le progrès.

Marcel Imsand a fait un magnifique livre de photos sur vous, la télévision est venue vous filmer. Que vous apporte la célébrité?
Nous les bergers avons déjà notre fans’ club. Alors, cela m’apporte un peu plus de fans. Des gens qui nous admirent de mener ce genre de vie au XXIe siècle. A part cela…

  • V.Vt 

Biographie express

Luigi Cominelli, 51 ans

  • Un livre: Marcel Imsand, «Luigi le berger», Ed. Gianadda
  • Une émission TV: «Passe-moi les jumelles» avec Luigi le berger, à revoir sur le site www.tsr.ch
  • Un parcours: Du 15 novembre au 15 mars, Luigi sillonne le canton de Berne avec son troupeau, et regrette ses douze hivers en Suisse romande, «mais on ne peut pas toujours choisir».