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Combatifs face à la pauvreté Version imprimable Suggérer par mail
25-11-2009

Ils sont pauvres et vivent à nos côtés, dans le canton. Qui sont-ils? Comment vivent-ils? Peuvent-ils s’en sortir? Quel regard porter sur eux? Enquête auprès d’associations qui les aident et témoignages de deux Suissesses dans la précarité

monde

Un samedi comme en famille à l'Association des familles du Quart monde, à Renens.

Photo : Pierre Antoine Grisoni 

 
Yolande est une retraitée battante. Pourtant, son chemin de vie est jonché d’épreuves. Dans son appartement à Renens, elle tourne les pages de sa vie qu’on imaginerait lire dans un roman. «Je suis née la dernière de cinq enfants. J’ai été la plus maltraitée parce que mon père aurait encore voulu un garçon. ‹Encore une fille!› a-t-il dit à ma naissance. Il ne m’aimait tellement pas, qu’il a oublié de parler de moi à son frère, qui m’a découvert un jour en s’exclamant: ‹Qui c’est celle-là?» L’enfant est battue presque tous les jours «et ce n’était pas avec les mains, mais avec le martinet ou le ceinturon militaire». «Ma maman ne disait rien, je n’ai pas connu l’amour maternel.» A l’école, l’histoire se poursuit, Yolande se fait «tabasser par les autres gamins». «J’ai toujours été rabaissée. On me disait que je valais moins que rien», se souvient-elle.

Son enfance est faite de précarité. «Mon père était ouvrier d’usine. Nous étions sept dans un trois pièces, je dormais dans la chambre de mes parents. La première sœur recevait les habits neufs et on se les passait les unes aux autres. Je n’ai jamais eu de vacances.» Ses parents ne l’aident pas pour ses difficultés à l’école, dues à ses problèmes d’yeux. Placée en classes de rattrapage, elle ne peut faire d’apprentissage du fait d’un niveau scolaire trop bas. «Tu seras tout juste bonne à ramasser les beuses derrière le bateau à vapeur!» lui lance son père. Elle travaille alors comme fille de magasin, d’office ou de buffet. Puis, sept ans à l’usine «derrière une machine».

«Nous prenions sur les composts»

Elle rencontre son mari à l’Armée du salut, un enfant abandonné qui a grandi dans les orphelinats. «Il m’a rejoint dans ma région, mais il n’a pas trouvé de travail. Car il était à moitié à l’AI, à cause de sa surdité suite à une maladie à l’adolescence.» Ils vivent avec si peu. Pour nourrir les enfants, ils parcourent les maraîchers la nuit, prenant «un chou par ci par là, pour pas que ça se voie». «Nous prenions aussi sur les composts, nous enlevions les feuilles abîmées des légumes et mangions les cœurs encore bons.» Lassés de dormir à quatre dans la même chambre, ils cherchent un appartement, mais aucune gérance ne les veut. Le mari commence à boire… et à devenir violent. Par chance, il parvient à s’en sortir. Il y a quinze ans, peu avant de mourir d’un cancer, il dit à Yolande: «Choisis le cadeau que tu veux. C’est le dernier que je pourrai te faire, ne regarde pas au prix parce que tu le mérites.»

Yolande est de l’Association des familles du Quart monde dès ses débuts. «Cela m’a beaucoup apporté. Cela a permis de se soutenir les uns les autres, de connaître les astuces pour mieux s’en sortir.» Elle y apprend la couture, le crochet et d’autres activités manuelles qui lui permettent aujourd’hui de vendre de magnifiques articles qu’elle confectionne. Surtout, après avoir dû être aidée toute sa vie pour écrire une lettre, elle trouve le courage de prendre des cours d’écriture. «J’ai eu mon certificat, une attestation de formation. Le seul diplôme que j’ai, accroché dans mon salon, confie-t-elle fièrement.»

Myriam: «L’art de la débrouille et de rester positif»

Jusqu’aux problèmes de santé du mari de Myriam*, la famille s’en sortait bien sans aide. «Oh, nous n’avons jamais roulé sur l’or, mais nous faisions avec notre budget, sans jamais nous être endettés», se souvient la Suissesse de 47 ans. Surviennent un jour les problèmes de santé de son époux, Leonardo*. «Il travaillait comme maçon et a fait une hernie discale. Il s’est reconverti professionnellement, avec l’aide de l’AI, pour devenir soudeur. Mais sa santé s’est encore déteriorée.» Pourtant l’homme veut s’en sortir. «Il a fait tous les efforts possibles. Malade et même plié en deux, il a travaillé jusqu’à ce qu’il n’en puisse vraiment plus», admire son épouse. Aujourd’hui, la famille est dans l’attente d’obtenir une rente de l’AI et doit faire avec l’aide sociale. Difficile, pour une femme qui a arrêté de travailler pendant vingt-deux ans, de retrouver un emploi.

Or la famille n’est pas petite. Six enfants, soit deux garçons et quatre filles âgés de 20 à 6 ans. Trois sont en apprentissage. «Le social considère une large part de leur salaire comme faisant partie de nos revenus. Mais mon mari et moi avons un scrupule moral à demander 700 fr. à ma fille qui partage sa chambre avec ses trois autres sœurs.» Aucune mère de famille ne rêverait de devoir demander à ses enfants de lui avancer l’argent des commissions. Ses enfants le font, constate Myriam, qui a toujours appris la solidarité à ses poussins. «Notre manière de vivre est que tout le monde est sur le même plan. Il y a de l’argent pour tout le monde ou il n’y en a pas.» C’est sans doute pour cela qu’avec le salaire de son premier job l’aînée a acheté… des souliers pour sa sœur et un pantalon pour son frère. «Par chance, nos enfants ne sont pas trop envieux. Ils me demandent parfois l’autorisation d’accompagner des copains au cinéma. Je dois leur dire non, de choisir une sortie qui ne coûte pas. Ils acceptent, en fait ils sont bien obligés.»

La petite dame dégage cette force des gens qui ont toujours eu peu, comme si c’était normal. «Nous avons développé l’art de la débrouille et de rester positif, affirme-t-elle simplement. Nous ne sommes pas dans la victimisation. Mais sans l’aide d’un organisme comme l’Association des famille du Quart monde, nous serions très démunis. C’est une lutte constante de garder la tête hors de l’eau et d’être estimés.»

Alors pour les loisirs, il y a l’association. Ou les excursions publicitaires qui permettent de faire une sortie pas chère – «mais il ne faut pas acheter», précise Myriam. Elle se souvient aussi de ce court voyage en Hongrie avec une de ses filles. «Pour 300 fr. chacune, cela avait été un sacrifice, mais c’était précieux. Il y a bientôt dix ans.» Un rêve? Celui du mari d’avoir une petite maison dans son pays d’origine, et de ne plus dépendre de la société.

  • G.D.
  • • Prénoms d’emprunt