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Religion, la chasse aux idées reçues Version imprimable Suggérer par mail
12-01-2010

Les préjugés ont la vie dure. Pourtant, le christianisme n’est pas ce que l’on croit. Cinq personnalités se confrontent à ces prétendues vérités qui cachent souvent des croyances un peu poussiéreuses. Coup de balai

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1. La religion est cause de guerre

schwab_100Claude Schwab, enseignant et spécialiste de l’interreligieux Eh oui! Les religions ont été mêlées à d’innombrables atrocités, quand elles ne les ont pas encore justifiées: au nom d’un «dieu des armées» on a exterminé les populations d’Aï ou de Jéricho; avec la croix du Christ sur l’étendard, on a massacré tant juifs, musulmans que chrétiens; au nom d’Allah on a mené la guerre sainte non seulement contre soi-même mais pour islamiser le monde entier; le Sri Lanka s’est déchiré au nom du bouddhisme ou de l’hindouisme; l’Irlande au nom du protestantisme ou du catholicisme… Eh non! Les religions ont inspiré des artisans de paix comme Nicolas de Flüe, Gandhi ou Martin Luther King. Elles ne cessent de rappeler que l’amour est indissociable de toute croyance et qu’il ne faut pas faire aux autres ce qu’on ne voudrait pas qu’on nous fasse. Elles ont développé la non-violence, le détachement de soi et l’amour du prochain.

Certains ne veulent voir que le côté démoniaque des religions pour en combattre l’essence même; d’autres que le côté angélique pour ne pas avoir à prendre au sérieux leurs effets pervers. Or la religion, c’est comme le feu; dans la mesure où elle s’adresse à l’absolu, elle est cause du meilleur comme du pire. Elle est fondamentalement ambiguë, parce qu’elle s’incarne dans des traditions et des êtres humains. Mais toutes les religions ne cultivent pas le même rapport à la violence. Certains ont voulu faire un classement des traditions religieuses selon leur nocivité, en affirmant par exemple que les monothéismes étaient plus belliqueux que les autres religions. La réalité est beaucoup plus compliquée: à l’intérieur de chaque religion, il y a une forte tension entre la justification de la guerre et la recherche de la paix. Une tension qui pose à chacun la question: mes convictions font-elles de moi un artisan de paix?

2. La foi est pour les vieux, les malades et les simples

richard_100Frère Richard, de Taizé Voyant les personnes âgées dans les églises, nous en venons facilement à oublier que tout a commencé avec des jeunes. Jésus était jeune. Il est mort jeune. Et ceux qui l’accompagnaient sur les routes de Galilée étaient sans doute surtout des jeunes. A Taizé, nous avons de la chance qu’une église remplie de jeunes nous aide à imaginer ce que cela a pu être. Il ne s’agit pas de jouer les jeunes contre les vieux. Ce qui est plus intéressant, c’est comment l’Eglise peut les réunir. Voici deux ans, à l’occasion de la rencontre européenne, une paroisse de Genève proposait aux pensionnaires d’un EMS d’accueillir de jeunes pèlerins. Ils dormaient en sac de couchage, dans les salles communes de l’établissement. Pour le petit-déjeuner, chacun était invité à la table de sa mamie ou de son papy d’adoption. Difficile de savoir si c’étaient les jeunes ou les vieux les plus touchés.

La foi est pour les simples? Oui, Jésus a remercié Dieu d’«avoir révélé aux tout-petits ce qu’il a caché aux sages et aux intelligents». Mais que voulait-il dire par là? Que l’Evangile n’a rien d’élitiste. Mais le fait que la bonne nouvelle est offerte à tout le monde ne veut pas dire qu’elle exclut ceux qui réfléchissent. Seulement, il faut savoir se faire petit pour comprendre certaines grandes choses... Pendant des années, le philosophe Paul Ricœur venait à Taizé, notamment à Pâques. Je le vois encore à l’église de la Réconciliation, assis sur une chaise, des jeunes assis par terre serrés tout autour. Pour la plupart, ils ne savaient pas qu’un tout grand philosophe était là au milieu d’eux, qui les regardait, heureux de partager la prière commune. La foi est pour les humbles. Mais il nous arrive, à Taizé ou ailleurs, de découvrir avec étonnement combien d’hommes et de femmes aux grandes responsabilités et capacités vivent la foi avec un cœur simple.

3. Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres

kung_100Hélène Küng, directrice du Centre social protestant Non, ils ne sont pas meilleurs. C’est presque une évidence. Mais pourquoi est-elle dite, qu’est-ce qui est sous-entendu? Souvent, «les chrétiens ne sont pas meilleurs que les autres» signifie en clair: ils pourraient se passer de donner des leçons. Ils n’ont pas de leçon ni de conseil à donner, vu qu’eux-mêmes ne sont pas exemplaires, tant s’en faut. Ce qui est en cause ici, c’est d’une part la cohérence: les façons d’agir des chrétiens ne sont pas forcément conformes à ce qu’ils affirment croire ou pratiquer. Ce que cette phrase critique en outre, c’est la propension des chrétiens, ou de certains d’entre eux, notamment les autorités des Eglises, à se poser en garants de la bonne conduite, en juges des comportements de tout un chacun. L’appel qui ressort de cette idée reçue c’est: soyez cohérents! Veillez à votre façon d’agir: correspond-elle à ce que vous professez? Et veillez-y avant de surveiller ou de conseiller les autres. Il y a là largement de quoi remplir une vie… chrétienne ou autre.

 

4. Les Eglises se vident…

sordet_100Jean-Michel Sordet, conseiller synodal en charge des cultes Vraiment? Depuis le temps qu’elles se vident, les Eglises ne devraient-elles pas être désertes? En réalité, les Eglises ne sont pas vides, et même elles vivent! Si, si. Mais alors, que penser de ce cliché? Il n’est pas entièrement faux: la pratique religieuse est le fait d’une minorité de nos contemporains, et certaines célébrations dominicales sont objectivement peu fréquentées. Bien des pasteurs pourraient évoquer le souvenir d’un culte, dans une petite localité, un quelconque dimanche, où il s’est trouvé seul avec l’organiste, la concierge et un conseiller paroissial! Mais ce qu’ignorent ceux qui brandissent facilement le cliché, c’est que la vie de l’Eglise ne se réduit aucunement aux cultes dominicaux: bien d’autres rencontres, groupes et occasions de parcours et de vie communautaire réunissent les fidèles, et même des gens qui ne se donneraient pas forcément à eux-mêmes le titre de «fidèles». Une conversation que j’ai eue il y a bien vingt-cinq ans m’a révélé les racines plus subtiles de ce cliché. Un vieux paroissien demandait au jeune pasteur: «Alors, vous n’avez plus grand monde, à l’église…» Curieux, je lui demande si à son époque davantage de gens se rendaient au culte. «Oui! répond-il, tout le village!» Et moi d’insister, un peu sceptique: «Vraiment tout le village?» «Oh, nuance-t-il, disons que quand j’étais catéchumène, on devait tous y aller, et s’asseoir devant!» Ainsi donc, tout le village, c’était tous les jeunes de 14-15 ans, pendant leur catéchisme. «Et puis vous savez, M. le pasteur, autrefois, dans les fermes, on allait tous les dimanches au culte… à vrai dire, c’était souvent la maman qui y allait, elle représentait la maisonnée.» Avec ces deux remarques, j’ai compris que c’est dans l’imaginaire que tout le monde allait à l’église… Comparé à un tel idéal du passé, normal qu’on pense aujourd'hui que les églises soient moins pleines!

5. Les croyants s’appuient sur des fables

basset_100Lytta Basset, écrivain et professeur de théologie Mais d’abord, qu’entend-on par «croyant»? Il se trouve qu’en grec le mot «croyant» (pistos) a pour premier sens «crédible». Cela ouvre des horizons: et s’il était plus important d’être crédible que de se dire croyant? Si les premiers chrétiens n’avaient pas été crédibles, ce qui concerne Jésus – son message, sa belle histoire tragique, sa Vie par-delà la mort, destinée à tous les humains – tout serait resté fable invraisemblable. Il fallait des amis, des disciples, des convertis crédibles. Il le faut toujours. Si je ne suis pas crédible, si tu ne l’es pas, qu’importent mes croyances, qu’importe ton étiquette de croyant?

D’accord, mais qu’est-ce qui rend crédible? N’est-ce pas l’expérience qu’on a faite, quand bien même on était seul, dans son milieu de vie, à l’avoir faite? N’est-ce pas ce Sens qu’on a trouvé aux plus petits détails de l’existence, quand bien même elle était loin d’être rose? Si j’ai un jour reçu la Présence divine, senti la proximité de Jésus ou entendu, de mon proche décédé, des mots apaisants et joyeux, et que cette expérience m’a transformée de l’intérieur, remise debout, ouverte aux autres comme jamais auparavant, si ma vie intérieure a ainsi trouvé son centre de gravité, mes paroles et mes actes une cohérence qui continue à s’approfondir, il y a des chances que grandisse ma crédibilité. Je n’ai rien à prouver, personne à convaincre, rien à perdre: les autres pressentent que le Vivant m’habite au plus profond. C’est cela qui les aimante et les intrigue. On n’est plus dans l’argumentation sur le contenu des croyances, la vaine recherche de preuves. On est dans la rencontre unique et sans comparaison entre toi et moi, dans la vérité de nos personnes et de nos expériences, dans une quête commune de l’Essentiel qui nous trouve aussi pauvres l’un que l’autre.

Nous vivons dans une civilisation qui survalorise l’extériorité – l’image, le vérifiable, le maîtrisable: le monde des choses, du «loin des yeux loin du cœur». Or les réalités invisibles – celles qu’on approche pas à pas, qui donnent sens et cohérence à une vie humaine – relèvent d’un «royaume qui n’est pas de ce monde» (Jean 18,36): son origine n’est pas le monde extérieur, il n’en est pas le produit, manipulable et contrôlable. Pour la tradition chrétienne, chacun est invité à «entrer» dans ce royaume, à y «grandir», et non à démontrer aux autres qu’il est dans le vrai. Tout humain – «croyant» ou pas – peut commencer à deviner que le monde de l’Invisible affleure à chaque instant, qu’il se déploie à l’intérieur du visible, discrètement, patiemment, sur un autre mode. Mais pour évoquer ce «travail» incessant du Souffle saint – en toi, en moi, en nous, dans nos sociétés, sur la terre entière – il nous faut plus que jamais un autre langage.