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Spiritualité
Si Dieu existe, pourquoi le mal? Version imprimable Suggérer par mail
13-01-2010

Deux auteurs apportent un éclairage bienvenu sur les côtés les plus obscurs de la religion et de notre humanité. La faute au diable?

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Jacques Duquesne

Photo :Arnaud Brunet - GammaEyedea


Après «Dieu expliqué à mes petits-enfants», «Jésus», «Marie» et «Judas», Jacques Duquesne, journaliste et écrivain, publie un nouvel ouvrage: «Le diable»*.

Le diable est-il une réponse à la question «Si Dieu existe, pourquoi le mal»?
Jacques Duquesne: Pourquoi le tsunami? Pourquoi un enfant frappé par le cancer? Si vous pensez que Dieu est bon et tout-puissant et que le mal existe, vous pouvez vous détourner de la foi. Une réponse au mal peut être de dire: «Il y a un méchant.» Dans certaines religions, vous trouverez un dieu bon et un autre mauvais, à égalité. Les religions monothéistes, lorsqu’elles parlent du diable, le présentent plutôt comme un ange déchu, qui n’est pas l’égal de Dieu.

Cette façon de voir a un inconvénient, celui de voir Dieu de notre côté, et le diable chez les autres…
Oui. Pour la majorité des gens qui croient au diable, il est quelqu’un qui inspire les actions mauvaises des autres. On ne le voit pas en soi-même. De grands saints, cependant, ont été aux prises avec le diable. Saint Antoine, un Egyptien qui vivait dans le désert, avait à faire au diable toutes les nuits, sous la forme de femmes qui lui offraient des tentations. Plus près de nous, le curé d’Ars appelait le diable «le grappin» et affirmait qu’il l’ennuyait souvent la nuit. Il mettait sur lui la responsabilité des mauvaises actions commises par ses fidèles, ce qui le rendait populaire. J’ai été surpris de voir à quel point le diable était important pour Luther. Catholiques et protestants y ont fait appel avec acharnement à la Réforme. Nous serions scandalisés aujourd’hui par la violence des insultes échangées entre les deux camps.

Alors pourquoi Dieu n’empêche-t-il pas le mal?
Il faut voir d’abord ce que nous mettons sous les mots de «puissance de Dieu». Ce n’est pas la puissance d’un despote et d’un monarque tout-puissant. Lorsque vous entendez à l’église l’expression «Dieu tout-puissant», vous imaginez quelqu’un qui peut tout. Or la puissance de Dieu est celle de l’amour. Aimer, cela signifie donner à l’autre, lui offrir une plus grande liberté, à lui. Si j’aime, je limite ma liberté. Dieu, aimant les hommes, limite sa propre liberté, il les laisse libres. S’il ne les laissait pas libres, il aurait fabriqué des robots.

Des persécutions, l’Inquisition… la lutte contre le mal s’avère parfois elle-même mauvaise. Est-ce une fatalité?
C’est une question difficile. L’Inquisition n’existe plus et la lutte contre le mal se fait par la prière et par les soins. Dans les guerres de religion, on a tendance à mettre le bien de son côté et le mal de l’autre. Chacun justifie ce qu’il fait comme une lutte contre le mal. Or ce n’est pas toujours le cas. J’étais enfant pendant la Seconde Guerre mondiale, j’ai couvert la Guerre d’Algérie comme journaliste, et je ne connais pas de guerre noble et morale. La guerre? On tue, on viole et on vole. Dans les guerres de religion, la violence s’accroît pour faire triompher le bien sur le mal, et chacun pense, à tort, que tous les moyens sont bons.

La modernité voit le mal plutôt à l’intérieur de l’homme. Est-ce la bonne réponse?
Oui, il y a d’un côté le mal à l’intérieur de l’homme. L’homme libre est capable de faire le mal. D’un autre côté, il y a le mal qui ne dépend pas de l’homme: le tsunami, les tremblements de terre... Ma réponse est que la création n’est pas terminée. Dieu a créé un homme libre et inachevé dans un monde inachevé. La création est une histoire qui se continue aujourd’hui. C’est en contribuant à faire le monde, en réalisant des choses petites ou grandes, que l’homme se construit. Si Dieu nous avait donné à vivre dans un monde terminé, nous ne serions pas tendus vers un avenir meilleur comme nous le sommes.

Nous ne croyons plus guère au diable aujourd’hui. Mais le mal existe encore, comment le comprendre?
Le mal est en partie le fruit de l’histoire. L’homme, depuis qu’il existe, a réalisé des progrès considérables dans sa façon de vivre, de se comprendre, mais chaque progrès réalisé permet aussi de faire le mal. L’homme résiste difficilement à cette tentation. Nous vivons dans un monde de risques, entre le bien et le mal. Cela dépend de chacun de nous. Le pape Jean Paul II a écrit qu’il n’y avait sans doute personne en enfer. Même pas Judas. Personne ou presque n’en a parlé.

  • V.Vt

* «Le diable», Ed. Plon, 2009

 

Le Dieu obscur

Professeur au Collège de France, auteur d’ouvrages sur l’Ancien Testament, Thomas Römer publie une nouvelle édition de «Dieu obscur»*

roemer_100Les religions polythéistes trouvent une solution facile à la question du mal, relève Thomas Römer. Il y a des dieux bons pour l’homme, d’autres sont dangereux, voire méchants. Le passage au monothéisme pose la question: si Dieu veut le bien de l’homme, pourquoi le mal existe-t-il? Dieu peut-il être responsable du mal? Une première réponse donne une autonomie au mal. Le rend indépendant de Dieu, avec la figure de Satan. Le risque est de voir le monde à travers le prisme de l’affrontement du bien et du mal. Une vision qui existe encore. «Les auteurs de l’Ancien Testament étaient conscients du danger qu’il y a à donner trop de puissance à Satan. Dans Job, le mal apparaît sous les ordres de Dieu. Chez Esaïe, Dieu est à la fois le créateur du bien et du mal.»

La question se pose alors de savoir si le mal est la conséquence d’actions humaines. L’idée d’une rétribution des bons et d’une punition de ceux qui font le mal est présente dans la Bible. Le livre de Job – l’histoire d’un homme pieux et exemplaire confronté à des malheurs – veut faire comprendre que le mal n’est pas forcément une punition divine. Il n’y a pas de logique de la rétribution. Ce texte met en cause notre volonté de rationaliser le mal comme une punition. Jésus, lui aussi, reprend ses disciples quand ils demandent, au sujet d’un aveugle, qui de lui-même ou de ses parents a péché. Il affirme au contraire que le mal est là pour que nous puissions le dépasser. Il est quelque chose contre quoi l’homme, comme Dieu, doit se battre. «La Bible, qui est au cœur de la vie des hommes, reconnaît la réalité des conflits entre les hommes, et entre Dieu et les hommes, note Thomas Römer.

La violence fait partie de la vie humaine. Elle ne disparaît pas d’un coup de baguette magique. Comment arrive-t-on à une vie en société où la violence ne l’emporte pas? La Bible montre des tentatives pour la dépasser, sans idéalisme. Les religions apparaissent comme un moyen de résoudre ces problèmes, mais elles ont souvent été perverties pour servir de prétexte à la violence.» Reste que la figure d’un Dieu belliqueux a eu un effet néfaste. «Surtout quand la religion est devenue majoritaire et religion d’Etat, note le Pr Römer. On a pensé que les appels lancés à Dieu pour qu’il se venge pouvaient être repris par les hommes, qui allaient se venger en son nom: cela a abouti aux croisades et aux jihads.»

  • V.Vt

* «Dieu obscur. Cruauté, sexe et violence dans l’Ancien Testament», Ed. Labor et Fides, 2009