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Jésus revu et corrigé Version imprimable Suggérer par mail
24-02-2010

La figure de Jésus intrigue et fascine depuis deux millénaires. Apparue dès les origines, la question de son identité ne cesse de questionner

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«Qui dites-vous que je suis?» demande Jésus à ses disciples. Une question qui ne cesse de susciter l'interrogation. Car cette interpellation pose plusieurs questions: celle de l'historicité de Jésus, celle de son identité spirituelle ou divine et celle de sa réception au fil des siècles et des cultures. La question de sa véracité historique est à considérer en deux étapes. Comme l'indique le théologien Daniel Marguerat, il y a d'une part le Jésus terrestre, «l'homme auquel se réfèrent les traditions évangéliques», et le Jésus historique, «le Jésus dont la vie peut être reconstituée sur la base de données historiques scientifiquement neutres».*

Le Jésus des évangiles

La question de l'identité de Jésus s'est posée dès les origines. Il suffit pour s'en convaincre de se référer à la source biblique: quatre évangiles pour parler de la révélation d'un seul et même homme. Car si ces texte parlent de Jésus, ils le font toujours à la lumière de la résurrection. L'histoire est donc autant motivée par les faits qu'ils rapportent que par les perspectives théologiques qu'ils défendent. Celles-ci impliquent un visage à chaque fois singulier de Jésus. Ainsi, comme l'indique Michel Quesnel, recteur de l'Université catholique de Lyon, Marc vit dans une communauté chrétienne romaine persécutée. Du coup, il met l'accent sur l'itinéraire de passion et de résurrection qui fait la vie chrétienne. Matthieu écrit pour des juifs devenus chrétiens. Il interprète la vie, les paroles et les gestes de Jésus comme l'accomplissement de l'écriture juive. Certainement laïc et de langue grecque, Luc défend une vision plus universaliste. C'est avec Jean que le travail de réinterprétation est le plus fort.

Source première et apocryphes

Comment donc retrouver le vrai Jésus de l'histoire derrière ces textes complémentaires et différents? Leur rédaction se situe entre l'an 70 et l'an 130 environ. Les évangiles étant déjà des constructions littéraires, il faudrait remonter à un texte encore plus ancien, plus fidèle. Il y a bien sûr la source Q (de l'allemand «Quelle», la source), un recueil de paroles de Jésus dont Matthieu et Luc se seraient chacun inspirés. Les chercheurs s'accordent à dire qu'elle a bien existé. Ils en datent la rédaction autour des années 50. Elle ne nous est pas parvenue et n'est décelable que par recoupements entre les deux évangiles. Pour Daniel Marguerat, cette source révèle l’attente imminente du retour de Jésus, appelé «fils de l'homme», et vu comme maître d'une sagesse exigeante et radicale. La prudence est à appliquer également aux évangiles apocryphes, c'est-à-dire ceux qui n'ont pas été retenus par le canon biblique. Certains d'entre eux sont empreints de gnosticisme et présentent un Jésus singulier, à l'exemple des évangiles selon Judas, Marie et Thomas. Contrairement aux évangiles, qui proclament un Christ mort et ressuscité venu appeler les réprouvés, le Jésus des gnostiques ne s'est pas vraiment incarné. Il n'est pas mort sur la croix. Ses paroles révèlent l'origine céleste des croyants, considérés comme des élus.

Jésus historique

Si des historiens ont affirmé dès le XVIIIe siècle que Jésus n'avait pas réellement existé, la question de son historicité n'est plus débattue aujourd'hui par les spécialistes. Les attestations historiques sont rares. Il existe toutefois un texte non chrétien, du premier siècle, qui mentionne Jésus, «Antiquités juives», écrit par l'historien romain d'origine juive Flavius Josèphe. Cet écrit manifeste l'intérêt suscité par Jésus et permet de reconstituer le tissu historique, social et religieux des contemporains de Jésus. A l'époque de Jésus, la Palestine est traversée par une crise morale, spirituelle, économique et politique, marquée par l'hellénisation de la société et la domination romaine. Les tensions conduisent progressivement au phénomène du messianisme, annonçant la fin du monde et la venue d'un messie pour la préparer. Ce messianisme juif culmine autour des années 20-30 de notre ère, soit précisément à l'époque de Jésus.

Une évolution théologique

La recherche sur le Jésus historique a connu différentes phases. Un des tournants se situe au siècle des Lumières, où l'on constate l'écart entre ce que les évangiles disent de Jésus et ce que l'historien peut en reconstituer. Au XIXe siècle, le courant du protestantisme libéral tentera de libérer Jésus de toute dimension surnaturelle. Au début du XXe siècle, Albert Schweitzer écrira une histoire du Jésus historique. Il en ressort que, dans cette quête, chacun construit son propre Jésus. Pour bon nombre de ces chercheurs, on est convaincu que derrière le texte se cache Jésus. Mais le théologien Rudolf Bultmann considérera en 1926 que le texte révèle d'abord les communautés chrétiennes porteuses du texte, et leur vision de Jésus. Bultmann considère qu'on ne peut rien savoir du Jésus historique, si ce n'est qu'il a existé et qu'il est mort sur une croix. Ce Jésus interpelle et place le récepteur dans une situation de choix.

Un Jésus à notre image

L'un de ses disciples, Ernst Käsemann, se situe dans la même veine et veut éviter de reconstituer un personnage à tout jamais perdu. Par contre, il refuse de dire que l'existence réelle de Jésus n'est que secondaire. «S'intéresser au Jésus de l'histoire, c'est éviter que les chrétiens, l'Eglise, soient dans l'illusion d’avoir mis la main sur Jésus, alors qu’il ont au fond construit un Jésus à leur image», explique Elian Cuvillier, professeur de Nouveau Testament à la Faculté de théologie de Montpellier. Les représentations de Jésus sont toujours celles de ceux qui l'interprètent. «Parler de Jésus, c'est aussi parler de soi», écrivait Jean-Michel Poffet en 1998*. La prise de conscience de cette subjectivité ne devrait donc cesser d'interroger l'écart entre ce que disent les textes bibliques et les faits historiques tels qu'ils ont pu se passer. S'il peut être décevant de ne pouvoir accéder au Jésus le plus fidèle possible à la vérité historique, c'est peut-être plutôt une chance. Car cette ouverture permet à chacun de s'interroger librement sur ses faits, gestes et paroles. «A quoi me renvoie la figure de Jésus? Qu'est-ce qu'elle dit de mon propre enracinement et de mes propres évolutions personnelles?», résume Elian Cuvillier. La question «Qui dites-vous que je suis» n'aura donc trouvé de réponse définitive. Elle continue de se poser à tout lecteur des évangiles et curieux de la figure de Jésus.

  • bn
  • Les éléments de cet article sont tirés de la série «Jésus revu (et corrigé)» des émissions religieuses de la RSR.
    A écouter sur ce lien .