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Enfants abusés, en parler Version imprimable Suggérer par mail
28-04-2010

Une association tend l’oreille aux personnes abusées sexuellement et à leur entourage

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Sortir du silence et peu à peu relever la tête.

Photo : Piotr Marcinski - Fotolia 


Briser le tabou, c’est essentiel. L’association Faire le Pas est là pour tendre l’oreille aux personnes victimes d’abus sexuel comme à leurs proches. Le passage à la parole est toujours un énorme pas, souligne Elisabeth Ripoll, coordinatrice de l’association. «Parler d’un abus subi, c’est parler de l’impensable. Comment mettre en mots cela, comment briser un tel tabou? Comment dire avec des mots que c’est réellement arrivé?» La psychologue ajoute que les menaces de l’auteur de l’abus pèsent longtemps sur la victime. «Il y a quelque chose de l’ordre de l’emprise. Il a dit: ‹Si tu parles, on ne te croira pas, tu mourras.› Cet interdit agit longtemps, car l’enfant à l’intérieur de l’adulte reste sous emprise. C’est comme un virus dans un ordinateur.»

Le plus cruel est que la victime se sent souvent coupable. «Tous les enfants, à un certain âge, croient que ce qui leur arrive est de leur faute. La victime pense alors être responsable, donc coupable, du mal subi.» L’auteur a souvent renforcé cette croyance en se déresponsabilisant sur l’enfant.

Mais pourquoi beaucoup d’enfants ne disent-ils rien? «D’abord, il y en a qui en parlent. Si certains sont crus, d’autres ne le sont pas car tout le monde n’est pas capable d’entendre une telle réalité, regrette la psychologue. Ensuite, il y a ceux qui croient l’avoir dit. ‹Je disais que je ne voulais plus aller chez tonton›, nous racontent des personnes abusées. Elles l’ont dit et pas dit, car les mots manquaient. Certaines l’ont exprimé avec le corps, en tombant malades, mais n’ont pas été entendues.» Enfin, se taire et essayer d’enfouir la chose au fond de soi est aussi une tentative de se protéger.

Les récits mettront parfois longtemps à sortir. «Nous pouvons en parler a tout âge, précise Elisabeth Ripoll. A Faire le Pas, nous écoutons de jeunes adultes comme des personnes de 70 ans qui en parlent pour la première fois. Chacun peut donner la parole à l’enfant qui est en lui quel que soit l'âge. Celui qui le fait tôt gagne du temps. Celui qui en parle plus tard le fait autrement, avec plus de maturité.» Elisabeth Ripoll ne se veut pas une «totalitaire de la parole». Elle respecte les personnes qui souhaitent qu’on les laisse tranquilles, car les chemins de guérison sont divers. Certains s’exprimeront dans l’art, l’écriture, le service à autrui… «Mais si vous en avez parlé à quelqu’un et que la réaction n’était pas celle dont vous aviez besoin, dites-vous que ce n’était pas la bonne personne, suggère-t-elle. Quelque part, quelqu’un saura vous entendre.»

La question taraude les esprits: guérit-on de l’abus sexuel? «Nous guérissons, mais nous n’oublions pas. L’abus bloque la vie. La guérison, c’est le mouvement de la vie qui reprend.» La psychologue voit un réel apaisement chez les personnes que l’association suit, «quelque chose de l’ordre de la confiance en soi, en la vie et en d’autres personnes qui revient», se réjouit-elle.

  • G.D.

«Il m’a maintenue dans le secret»

Elle est une magnifique fleur qui a grandi au travers d’une étendue de glace. Amandine*, 26 ans, a accepté de témoigner.

 Un voisin qui connaissait bien sa famille l’a violée à l’âge de 7 ans et pendant plusieurs années. Tout le monde a imaginé à l’époque que la souffrance qu’elle exprimait était due au divorce de ses parents. «Toute mon adolescence a été marquée par la dépression, nous raconte-t-elle. J’ai eu la chance que ma famille et mon entourage, qui ignoraient tout, m’aient beaucoup soutenue pour que je n’aille pas jusqu’au suicide. Je considérais ma vie sans valeur.» De son mal enfoui elle parle pour la première fois à une amie à 21 ans. Puis, après une psychothérapie, à ses parents. «Par chance, ils m’ont crue», sourit-elle. Les menaces de son bourreau restaient dans sa tête. «Il disait: ‹Tes parents ne te croiront pas et ne t’aimeront plus.› Il avait réussi à me maintenir là-dedans. D’en parler, cela libère.»

Enfant, impossible d’en parler, adolescente, elle était «morte de honte». «Je me sentais salie. Culpabilisée. Quand j’ai eu plus de maturité, j’ai réalisé que cet homme n’était qu’un malade et que j’aurais pu me libérer plus tôt, ce qui renforçait ma honte. Aujourd’hui, j’ai de l’indulgence envers l’enfant que j’étais. J’avais une pression énorme et j’ai fait ce que j’ai pu.»

La jeune femme pense encore presque chaque jour au drame vécu. «Je conseille d’en parler, sinon cela reste dans la tête. Nous sommes toujours tout seuls dans la tête.» Ce qui était trop horrible, Amandine l’avait enfoui. «Le secret est un mécanisme de survie, admet-elle. J’avais enterré cela profond, alors le ressortir… Aujourd’hui, je suis en train de déconstruire l’édifice qui m’a fait longtemps tenir le coup.» Elle essaie d’autres moyens. «J’étais tellement dans le secret que je m’exprimais peu, même sur des sujets qui n’ont rien à voir. Maintenant je parle, j’arrive mieux à exprimer mes émotions.» Amandine se sent moins angoissée. Parfois, elle se demande comment elle aurait été si cela ne lui était pas arrivé. «Cela m’a peut-être endurcie. Il n’est pas possible de me faire souffrir plus, alors je suis confiante dans l’avenir.»

  • G.D.

* Prénom d’emprunt

En savoir plus

  • L’Association Faire le pas propose des entretiens de conseil, de soutien et des groupes de parole, à Lausanne (av. de Rumine 2), à Fribourg (rue Saint-Pierre 4) et à Martigny (rue du Léman 12). Permanence téléphonique: 0848 000 919 (de 14h à 17h30) ou formulaire de contact. Le site www.fairelepas.ch donne des informations pour les victimes et leurs proches.