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Vie des gens
Blues en prison, la parole libère Version imprimable Suggérer par mail
27-05-2010

Au-delà des interrogations provoquées par la mort de Skander Vogt lors d'un incendie, deux aumôniers parlent du monde carcéral

prison L'aumônier en discussion avec un prisonnier.

 

« Je voulais voir l'envers du décor. M'engager, par la Parole de Dieu, pour ceux qui ont été abandonnés sur le bord de la route.» Les paroles d'Hugo Baier, pasteur, sonnent comme une profession de foi. Cet homme solide, au franc-parler contagieux, a passé trente-cinq ans en paroisse. Et puis un jour, c'était il y a cinq ans, il a décidé de devenir aumônier de prison. Depuis, il exerce en préventive à la Croisée et à La Tullière, une prison de femmes. Son collègue le diacre Philippe Cosandey, lui, s'occupe depuis douze ans des prisonniers incarcérés pour de longues peines dans les Etablissements de la Plaine de l'Orbe et de prévenus à la prison du Bois-Mermet à Lausanne.
Les deux hommes rencontrent les détenus à leur demande... et dans la discrétion la plus totale: parler avec un aumônier, c'est s'accorder un vrai espace de liberté. Un moment précieux. Car en prison, le dialogue sans enjeu est une exception, souligne Philippe Cosandey. «Ces prisonniers sont soumis en permanence à des observations et des évaluations. Chaque chose qu'ils disent peut avoir des conséquences.»

Comme à la guerre

La présence des aumôniers est donc à la fois une bulle d'air et un soutien humain et spirituel essentiel, affirme Hugo Baier. «Imaginez, certains sont embarqués sous les yeux de leurs enfants. Ces hommes et ces femmes doivent ensuite partager une cellule avec un inconnu, gérer la confrontation avec une culture différente...» Le pasteur raconte aussi la pression provoquée par le bruit sourd de la porte sans poignée qui claque, les silences et les frustrations. «Les gens ont tellement l'impression de ne plus pouvoir rien dire que certains ne savent même plus parler à leur avocat!» Dans ce monde angoissant, où règne l'incertitude quant à l'avenir, il n'y a plus de place pour le superflu. «Travailler en prison, c'est entrer dans l'essence de la vie, dans l'intimité des crises existentielles», affirme Philippe Cosandey.
Les confessions résultant de ces moments cruciaux sont parfois difficiles à entendre. Hugo Baier sourit. «Bien sûr, les confessions sont parfois dures. Mais je vais en prison comme d'autres iraient à la guerre. Et quel soldat s'étonnerait de recevoir des éclats de balles sur le champ de bataille?» Il se rappelle ainsi de l'émotion qu'il a ressentie lorsqu'un homme lui avoue, lors de sa première visite, qu'il ne vaut pas la peine que quiconque prenne du temps pour lui. «Je lui ai dit: vous entendre parler ainsi me fait de la peine. Vous m'avez l'air si sympathique! Je lui ai mis la main sur l'épaule et il a fondu en larmes. Il m'a avoué que, sous l'effet de l'alcool et de la drogue, il avait tué quelqu'un. Je lui ai dit: vous savez, dans l'Evangile selon Saint Matthieu, il est écrit que celui qui exécute son frère par la parole est un meurtrier. Alors moi aussi, j'ai tué! Et puis, peut-être comme vous, j'ai un caractère assez emporté. Rien ne vous distingue donc de moi, à part le fait que j'ai toujours su me poser des limites.» L'aumônier verra le prisonnier toutes les semaines au long des huit mois que durera sa détention préventive.
Les deux hommes notent qu'avec l'«affaire Skander», le prisonnier mort étouffé par le feu dans sa cellule, l'ambiance dans les prisons s'est beaucoup alourdie. «Suite à tout ce qui a été dit dans les médias, certains surveillants se sont fait traiter d'assassins», s'indigne Hugo Baier. «Or, ils se trouvent déjà dans une situation difficile. Leurs chefs ne comprennent pas toujours leurs revendications quant à leurs conditions de travail, et ils doivent encore gérer les demandes des détenus.» Philippe Cosandey, qui connaissait personnellement Skander mais ne souhaite pas, pour des raisons de confidentialité, s'étendre sur le sujet, ajoute que l'institution, avec ses procédures et ses codes, écrase l'individu et sa relation aux autres. «Prisonniers et personnel sont deux mondes qui vivent en parallèle, mais qui expérimentent souvent les mêmes frustrations vis-à-vis de l'institution. Quant à moi qui suis en quelque sorte un électron libre, j'essaye d'être 'tout à tous', selon la formule biblique, c'est-à-dire d'écouter tout le monde, même si le but prioritaire de ma mission reste les détenus», affirme le diacre.

«Je suis un taulard»

Car il s'agit, avant tout, d'être un espace de liberté pour des hommes qui en sont privés, de reconnaître les détenus dans leur humanité, quels que soient les crimes qu'ils payent. C'est ce à quoi s'est consacré Hugo Baier tout au long de son mandat qui prend fin avec sa retraite l'année prochaine. Il souligne: «Tout homme, quel que soit son crime, reste capable d'amour, puisqu'il a été créé à l'image de Dieu. Si cette image est trop encrassée, il faut la nettoyer: avoir le courage de descendre, comme Jésus, dans les profondeurs de l'âme, et reconnaître qu'on est tous humains. Alors, quand je suis avec eux, moi, aussi, je suis un taulard.»

  • A. J.