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Bible ouverte
L'évangile de Thomas, une lecture juive Version imprimable Suggérer par mail
19-01-2012

Frank Lalou découvre une image originale de Jésus dans le texte apocryphe

bible

Frank Lalou: «L’humain prime tout.»

Photo : DR 


L’évangile de Thomas est un texte extraordinaire à plus d’un titre. D’abord parce qu’il a été découvert très tardivement, en 1946 à Nag Hamadi, en Egypte. Là une bibliothèque de rouleaux écrits en copte a été dénichée dans des jarres cachées, comme à Qumran en Palestine, où d’autres textes bibliques ont été retrouvés, à la même époque et dans des circonstances similaires. Cet évangile est aussi extraordinaire parce qu’il contient une série de plus de cent-dix déclarations de Jésus. Pas de généalogie, ni de récit de sa naissance ou de sa mort, pas de miracles ni de résurrection. Des citations au discours direct, et c’est tout. Tout intéressant qu’il soit, l’évangile de Thomas n’a pourtant pas été ajouté comme un cinquième évangile au Nouveau Testament. «Ce texte a fait peur aux instances catholiques, parce que Jésus y apparaît d’une manière qui pouvait gêner l’orthodoxie», affirme Frank Lalou, en se référant à un passage où «il est clair qu’il a passé la nuit avec une dénommée Salomé». «Une lecture juive de ce livre est intéressante. Les traducteurs font souvent l’économie de l’hébreu, pour traduire ce texte retrouvé en copte, regrette le spécialiste. Or cette femme est un personnage du ‹Cantique des cantiques.› Elle renvoie à la culture érotique biblique juive, à une mystique de l’érotisme.» Dans un autre passage, un vieil homme interroge un nourrisson de sept jours pour connaître les fins dernières. «C’est le jour qui précède la circoncision. Dans notre tradition, l’enfant garde jusque-là une mémoire de son contact avec le divin. Ensuite un ange va fermer sa bouche.

Un jour avant, il est encore nimbé des choses divines», précise Frank Lalou. Ce Français de 53 ans, élève d’André Chouraqui, a consacré un gros ouvrage à cet évangile étonnant. «Je me suis demandé comment un juif ignorant du christianisme pouvait comprendre le texte, qui n’a pas été pollué par deux mille ans de commentaires. Le fait de ne présenter ni biographie, ni la Passion, mais seulement ses paroles, permet de rendre Jésus aux siens. L’essentiel de la polémique entre juifs et chrétiens s’est faite sur sa biographie, la naissance virginale, et la Passion à laquelle sont liés deux mille ans d’antisémitisme.» Frank Lalou voit dans l’évangile de Thomas un Jésus profondément humain. «Ainsi dans le passage où Jésus ordonne de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, il ajoute, dans l’évangile de Thomas: ‹Rendez-moi ce qui est à moi.› A l’homme ce qui est à l’homme. Il y a l’Etat, la religion et l’homme. Pour Jésus, l’humain prime tout, même la religion.» Le spécialiste s’émerveille de la concision et de la puissance des sentences de l’évangile de Thomas. Certes, deux tiers des paroles de Jésus qui le constituent se retrouvent dans les autres évangiles.

Mais l’apocryphe a son style bien à lui. Ainsi dans la scène où Jésus demande à des disciples comment ils le voient. Un grand prophète? Le Messie? Un philosophe? Jésus glisse un mot à l’oreille de Thomas. «Qu’a-t-il dit?» interrogent les autres. «Si je vous le disais, vous me jetteriez des pierres», répond l’initié. «J’ai mon interprétation, poursuit Frank Lalou. Il lui a dit: ‹Je suis un homme›, (ben adam) c’est la pire des révélations qu’un grand maître puisse faire. Celui qui annonce la nouvelle mérite qu’on lui jette des pierres. Le maître est pourtant revenu à la chose la plus noble qui soit.» La citation préférée du connaisseur est la 42e. Jésus disait: «Soyez passant». Il ne voudrait pas dire ici, comme l’entendrait une moralité consensuelle, que la vie est un passage et que rien ne nous appartient. «Jésus dit en fait, à ces Hébreux qui l’écoutent: ‹Soyez hébreux!› Car passant et hébreu sont le même mot. Mais ce passant, qui est aussi un passeur, contient également une connotation de transgression. Jésus leur dit aussi: ‹Soyez des transgresseurs.› Les religieux ont tendance à vouloir que tout tourne en rond. Or Jésus leur dit de ne pas avoir peur de remettre en question leur tradition. En cela, il est complètement juif et hébreu. Il y a dans ce peuple une fonction de mémoire et une autre de casseur de mémoire pour faire avancer les choses. Jésus était un transgresseur qui provoquait les gens, comme le seront aussi les Mahler, les Freud, les Einstein…» Plus d’une fois, chez Thomas, Jésus parle du Royaume, qu’il compare à un «trésor impérissable, qui demeure», la perle pour laquelle le marchand a vendu toute sa marchandise. Le royaume est aussi la pâte dans laquelle une femme a mis un peu de levain et qui va donner du bon pain… «En hébreu, le royaume est au féminin, note Frank Lalou.

Ce n’est pas le lointain royaume des cieux. C’est le degré obligé pour accéder aux autres niveaux spirituels. Le royaume est la terre. C’est le seul endroit où vivre pour s’améliorer. On ne peut s’élever spirituellement qu’à partir d’elle. Le travail de l’évangile est de ramener au corps. Tout passe par lui. L’Eglise des juifs est la table familiale. Le passage obligé pour vivre toute expérience qu’un homme peut vivre.»

  • V.Vt

 

En savoir plus

  • Une conférence: Lundi 23 janvier, 19h30, Espace culture des Terreaux, Lausanne, Frank Lalou, «Un juif interroge l’évangile de Thomas». 16 fr. 021 320 00 46
  • Un livre: Frank Lalou, «L’évangile de Thomas, une lecture juive d’un apocryphe», Editions Desclée de Brouwer
  • Un site internet: www.lalou.net