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Au nom du créateur

DR Installée en 2014 sur la plaine de Plainpalais à Genève à l’endroit même où le monstre la traverse dans le roman, la statue « Frankie » figure l’exclusion. Installée en 2014 sur la plaine de Plainpalais à Genève à l’endroit même où le monstre la traverse dans le roman, la statue « Frankie » figure l’exclusion. -

De nombreux événements célèbrent cet été le bicentenaire de «Frankenstein ou le Prométhée moderne» que Mary Shelley écrivit sur les bords du lac Léman.

L’occasion pour nous de revenir avec les aumôniers de l’EPFL sur ce mythe incontournable du scientifique se prenant pour Dieu. «La vie et la mort m’apparaissaient comme des obstacles que je réduirais, en premier lieu, pour déverser un torrent de lumière sur notre sombre univers. Une espèce nouvelle me bénirait comme son créateur ; de nombreuses créatures heureuses et bonnes me devraient la vie. » Sous la plume de Mary Shelley, 19 ans quand elle écrit son premier roman un été d’orages en Suisse, Victor Frankenstein apprend à créer la vie et s’enthousiasme ainsi de vaincre la mort, avant de déchanter très vite devant « le monstre ». Un monstre dont la parcelle d’humanité et le besoin d’amour l’amèneront à se rebeller contre son créateur. Lors de la première projection du film de James Whale en 1931, il y eut cet avertissement : « Un homme de science qui a voulu créer un homme à son image sans en référer à Dieu. » Le peut-il ? Nous avons mis en perspective les thèmes de l’ouvrage avec les deux aumôniers de l’EPFL, spécialisés en science et éthique.

Rêve d’immortalité

« Aujourd’hui on parle de transhumanisme, créer l’homme machine en pensant accéder à une forme d’immortalité », explique Xavier Gravend-Tirole, aumônier catholique. Prothèses multiples, transplantations, intelligence artificielle, l’hybridation de l’homme et de la machine, ou homme augmenté, promet une vie prolongée dans un corps de plus en plus parfait. Pour Luc Ferry, qui en a fait l’objet de son dernier livre, « La Révolution transhumaniste », il s’agit d’augmenter le potentiel humain, de combattre le vieillissement, de corriger la loterie génétique. Repousser la mort ? La rejeter ? « Il y a toujours eu une révolte contre la mort, dit Xavier Gravend-Tirole. C’est là le vrai enjeu. Comment l’homme peut-il accepter cette finitude ? Notre défi est d’apprécier cette condition humaine. C’est grâce à cette finitude que l’on peut aimer, on aime la vulnérabilité de l’autre. Refuser le principe de la mort, c’est refuser le principe de la vie. »

La science plus puissante que le divin

A l’époque de Mary Shelley, on commençait à croire en la science comme source de lendemains qui chantent, écrit Bertrand Kiefer dans un excellent article sur Frankenstein de « La Revue médicale suisse » de mai 2016. Avec l’arrivée de l’électricité, les progrès de la médecine et la perspective de la Révolution industrielle, la science apporte une nouvelle lumière. « On pensait que la science allait résoudre tous les problèmes, relève Christian Vez, aumônier réformé. C’est le mythe du progrès qui perdure, le problème profond d’une société qui ne veut pas voir que ses ressources naturelles sont limitées. On a dépassé ce moment où on pensait que la science allait remplacer la religion. Aujourd’hui la science fait la distinction entre ce qui n’est pas encore connu et le méconnaissable, ce qui ne sera jamais résolu. De plus en plus de scientifiques sont croyants car la science reste un moyen limité de connaissance sur l’existence humaine. » Xavier Gravend-Tirole ajoute que si la science essaye de prolonger la vie, elle n’arrivera pas à faire plus que cela : « Plus on avance en bioéthique, moins on peut avoir de principes absolus qui s’adaptent à toutes les situations. Il n’y a pas de juste et de faux. Pour être un être singulier, il faut être dans la démaîtrise, la vie est faite de démaîtrise. »

Prendre la place de Dieu

« La définition de Dieu est la toute-puissance et se prendre pour lui nous met dans le déni de la finitude », reprend Xavier Gravend-Tirole. Et ainsi d’imaginer Dieu à notre image. « Dieu est la projection de soi, on a des représentations qui viennent de notre manière d’être humain, un Dieu égotique qui veut le pouvoir sur ses créatures, or le Dieu biblique est différent. Car pour pouvoir donner, il faut savoir se rétracter. » Ainsi, Christian Vez rappelle que « Dieu est fragile, il n’est pas ce Dieu pharaonique entre les mains duquel nous ne serions que des marionnettes ». Des marionnettes qui, à l’instar du monstre de Frankenstein, arrachent leurs ficelles et « se responsabilisent, portant Dieu dans leurs bras ».  

// Stéphanie Billeter

  • Deux expositions « Frankenstein, créé des ténèbres », sur la genèse du roman, jusqu’au 9 octobre, du mardi au dimanche, de 14 h à 18 h, Fondation Bodmer, Cologny (Genève), www.fondationbodmer.ch  « 1816-2016 Byron is back ! Lord Byron, le retour », sur le séjour lémanique de l’écrivain dandy, jusqu’au 21 août, Château de Chillon, www.chillon.ch  (billet combiné pour les deux expos)
  • Une comédie musicale « Mary Shelley’s Frankenstein », création romande de Bernard Novet et Stanislas Romanowski, du 26 août au 10 septembre, Théâtre de Grand-Champ, Gland. Prix : 49 fr., www.frankenstein2016.ch 
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