Le site du mensuel de l'Eglise réformée vaudoise

Le Christ devant l’objectif

Adis Nes Cette Cène avec quatorze soldats israéliens « Untitled (Last Supper) » insinue que tout comme le Christ crucifié pour l’humanité, ces hommes se sacrifient pour leur pays. Cette Cène avec quatorze soldats israéliens « Untitled (Last Supper) » insinue que tout comme le Christ crucifié pour l’humanité, ces hommes se sacrifient pour leur pays. -

Expression de la vision du monde des artistes contemporains, le Christ est un sujet photographique récurrent. Nathalie Dietschy, historienne de l’art, ouvre la focale

«À travers le Christ, l’artiste retravaille des œuvres chrétiennes traditionnelles pour transmettre un discours militant et personnel. » Nathalie Dietschy, historienne de l’art, analyse l’image du Christ dans la photographie contemporaine dans un ouvrage* issu de sa thèse de doctorat. Richement analysées, plus de cent cinquante œuvres photographiques défilent sur les pages et dévoilent un Christ dans tous ses états, reflet des questionnements de l’homme d’aujourd’hui, un instantané de notre temps. Figure et symbole à la fois, il est un médium qui ne connaît pas de frontière. « Dans les écoles d’art en Chine, on étudie aussi ‹La Cène› de Léonard de Vinci. » Il y a donc une culture visuelle commune qui donne à la figure christique un aspect transculturel, note l’historienne de l’art. Les ponts se créent entre l’Occident et le reste du monde jusque sur les clichés, mais le sujet chrétien est aussi un moyen pour les artistes d’entrer sur le marché de l’art défini par des critères occidentaux. Universel, le sujet est aussi intemporel. En 1898, l’Américain Fred Holland Day réalise un projet photographique monumental sur la vie de Jésus. Il réagit ainsi à la fausse idée selon laquelle l’instrument technique serait uniquement capable d’enregistrer la réalité. Il démontre que la photographie crée aussi de la transcendance. « Le Saint-Suaire en est un exemple. Comme une apparition miraculeuse, le visage du Christ est plus net sur la photo qu’à l’œil nu. »

L’incarnation postmoderne

A l’approche du nouveau millénaire, dès les années 1980, le Christ accapare les objectifs, les thèmes chrétiens ressurgissent. « Le sujet est symptomatique d’une époque. » Le monde est face à l’échec des utopies. Les artistes opposent « au corps sain et perfectible la faiblesse, la vulnérabilité de l’homme sacrifié. Le progrès technologique marque le retour de la tradition qui favorise les représentations ironiques du religieux ». Les artistes interrogent, critiquent et remettent en question l’époque postmoderne, à travers la religion notamment. « Le photographe s’identifie et incarne même le Christ dans ses œuvres. Il livre ainsi un discours engagé et militant, souvent celui d’une minorité. Son rapport à la foi est central. » A l’image de Renee Cox, photographe noire américaine, qui se met en Cène et incarne Jésus. Elle « souhaite non seulement inclure les Afro-Américains dans l’iconographie chrétienne, mais aussi insérer la femme au centre de la représentation de l’eucharistie. » L’œuvre est féministe et provocatrice. Le décalage, la rupture avec la symbolique chrétienne, la reprise des œuvres traditionnelles, souvent tirées de la peinture, sont monnaie courante dans la photographie contemporaine. « Le Christ est un sujet propice au scandale, car il fait appel aux émotions, à la sensibilité et à la foi de chacun », observe Nathalie Dietschy. La réception de l’œuvre dépend du sujet, du titre et du contexte plus que du support photographique. La réappropriation par le détournement se fait au risque ou avec la volonté de choquer, mais est toujours porteur d’une parole. 

// Marie Destraz

  • Deux livres Nathalie Dietschy, *«Le Christ au miroir de la photographie contemporaine», Ed. Alphil. Et l’ouvrage collectif et interdisciplinaire, sous la direction notamment de Nathalie Dietschy, «Le Christ réenvisagé», Ed. Infolio.
Veuillez vous connecter pour commenter
  • Aucun commentaire trouvé

Laissez un commentaire

Connectez-vous pour commenter
Retour en haut