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Juives et Arabes brisent la glace

SB Quinze Juives et Arabes de 17 ans venues d’Haïfa et réunies à Trient le temps d’une semaine de dialogue. Quinze Juives et Arabes de 17 ans venues d’Haïfa et réunies à Trient le temps d’une semaine de dialogue. -

Depuis dix ans, l’association Coexistences organise la venue en Suisse de Juives et d’Arabes d’Israël et / ou de Palestine pour favoriser le dialogue dans un contexte de paix. Cet été, quinze jeunes filles d’Haïfa font connaissance au pied du glacier du Trient en Valais

Il pourrait s’agir d’un film. De ceux qui changent de focale, qui proposent un point de vue différent. Dans le décor valaisan de Trient, des voix se font entendre depuis l’une des maisons transformée par des architectes de Lausanne. Le casting est idéal. Sous la dénomination « Her Voice », un groupe de jeunes filles de 17 ans apprennent à vivre ensemble. Huit Juives et sept Arabes chrétiennes, venues d’Haïfa et sa région, partagent durant dix jours les chambres, les repas, et surtout les idées et les émotions. Le scénario ferait rêver tout médiateur de l’ONU. Leur enthousiasme et leur envie de changer le monde n’ont d’égal que l’énergie de leur jeunesse.

Scène de dialogue

Les Juives viennent pour la plupart d’une école d’art et c’est la première fois qu’elles ont l’occasion de parler à des Arabes, de prendre conscience de leurs ressentis. De quoi parlent-elles ? « Des garçons ! », s’exclame Amit, qui se révèle vite premier rôle. Elles en ont déjà repéré deux-trois dans le village. Au-delà de la boutade qui leur permet de se retrouver sur un terrain d’entente, la scène de l’atelier de la veille portait sur l’année de création de l’Etat d’Israël. « Chacune a parlé de l’histoire de ses grands-parents et de son point de vue sur le sujet, livre Noga. Nous racontons qui nous sommes et d’où nous venons. Il nous arrive de nous mettre à pleurer. »

Briser les clichés

« Avant de discuter avec les filles arabes, je ne savais par exemple pas qu’elles ne pouvaient pas porter de shorts », confesse Valeria. Sur place, dans leur vie quotidienne, les Juifs et les Arabes échangent simplement un « bonjour » de politesse. Les écoles sont séparées et si les Arabes doivent apprendre l’hébreu durant onze ans, les Juifs ont le choix entre deux ans d’arabe ou de français. De fait, lors de leurs ateliers ici en Suisse, elles parlent hébreu entre elles. « Une heure par jour, on essaye de parler arabe, mais c’est difficile », avoue Amit. Et sentent-elles qu’en tant que femmes elles pourront faire la différence ? Avoir un premier rôle pour sauver le monde ? Pour Keren, « c’est plus une question de génération que de genre. Et aussi d’être juif ou arabe plutôt qu’homme ou femme ». Quant à la religion, « elle importe peu », souligne Luna, tout de suite interpellée par Keren : « Tu ne sais pas pour les autres, alors tu ne peux rien dire. » Tempérant le propos, Amit dit que les fêtes, les gestes issus de la religion sont inscrits dans la tradition familiale qui forge leur identité plutôt que dans une croyance, propre à chacun.

Au front

Identité. Pour chacune d’entre elles, elle est importante et revendiquée. Ainsi, dans un an, les Juives entameront leur service militaire pour deux ans et quatre mois. « On nous en fait la promotion depuis l’enfance, c’est normal pour nous », souligne Noa et « ça fait partie de notre société, on voit des soldats partout tous les jours », ajoute Amit. En aparté, Dunia et Sama, arabes, se confient : « En sortant de l’armée, que les Arabes ne font pas, les Juives ont de meilleurs postes et une entrée facilitée à l’université. C’est très difficile pour une Arabe d’entrer à l’université. » Même si les rapports sont cordiaux, elles ressentent un racisme latent, qui ne fait aucune différence entre musulman et chrétien. « Tu es arabe, point. Et dès qu’on parle ensemble, dans le bus par exemple, les regards se tournent vers nous avec méfiance, comme s’ils se demandaient ce qu’on cache. » Leur volonté, en participant à ce programme, est de changer ce regard, de « travailler très dur pour faire un beau futur pour les Arabes. » Le générique est encore long et les épisodes à suivre infinis. Le dialogue a été établi et elles sont toutes prêtes à se retrouver dès leur retour à Haïfa, pour montrer que des Juives et des Arabes peuvent se parler, chanter ensemble comme elles le font là tous les soirs sur la terrasse, ajoutant chaque jour à la chanson de leur composition un couplet relatant leur journée, faisant entendre leur voix. 

// Stéphanie Billeter

  • Fondée en 2006, l’association Coexistences compte environ 150 membres de toutes confessions et origines. Elle fut lancée à Lausanne pour inviter principalement des Israéliens juifs et arabes et des Palestiniens engagés dans le dialogue sur place à venir approfondir leur travail en Suisse. Ainsi, chaque année, plusieurs groupes d’horizons divers d’Israël et de Palestine se retrouvent en Suisse. Des enseignants, des adolescents, leurs mères de famille, des étudiants apprennent à mieux se connaître, à s’écouter et parler de leur expérience hors de leur contexte quotidien, dans un espace multiculturel et pacifique, encadré par des facilitateurs. Pour ses dix ans, Coexistences se rendra en octobre en Israël et dans les territoires palestiniens. www.coexistences.ch 

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    Témoignages personnels

    Parmi la quinzaine de jeunes filles, certaines ont accepté de nous parler en tête à tête de leur ressenti, de cette expérience et de leurs envies.

    Rona est juive et étudie la peinture à l'Ecole d'art de Haïfa.

    «Je n'avais jamais eu la chance de rencontrer des Arabes, c'était donc une opportunité idéale. Cela permet de clarifier des choses confuses pour moi. D'un côté, il y a ma famille qui accepte la société arabe et de l'autre il y a des choses que j'entends surtout par rapport au conflit. D'ailleurs, nos cours d'histoire ne présentent qu'un côté, l'histoire du point de vue des juifs. Cela influence forcément nos vies. J'aimerais que le conflit s'arrête, mais c'est compliqué et je pense que ça va durer encore longtemps.

    Je me sens privilégiée car je ne vis pas près d'une frontière, je ne viens pas d'une famille religieuse et j'ai un passeport hollandais.

    Faire l'armée était une évidence pour moi mais maintenant que je réfléchis, je trouve cela difficile et je me vois mal, pour des questions morales, me retrouver face à des Arabes. D'autre part, Israël est aussi mon pays et je me dois d'être loyale.»

    Dunia et Sama sont arabes chrétiennes. La première étudie la biologie et la communication, la seconde la physique et l'électronique. Elles sont à la même école et, meilleures amies, ont voulu s'exprimer en choeur.

    «Nous avons voulu venir à cet atelier car dans notre quotidien, nous ne pouvons pas nous exprimer. Et nous voulons dire la discrimination envers les Arabes. Nous sommes chrétiennes, mais il est en Israël plus difficile d'être arabe que d'être chrétien. Entre nous, nous parlons arabes, mais il suffit qu'on discute dans un bus pour que les regards se tournent vers nous comme si nous étions des vampires. Les stéréotypes sont tenaces et durs à supporter. Ici, durant cette semaine, on peut enfin en parler en toute liberté. Comme du fait qu'entrer à l'Université ou trouver un travail est difficile pour une arabe, surtout du fait qu'une juive de retour de l'armée a quasiment une place assurée.

    A Haïfa, où nous sommes nées et où nous vivons, nous croisons des juifs dans notre quartier, mais en dehors de bonjour, il n'y a rien, c'est pourquoi nous étions heureuses et excitées par ce programme, le fait de pouvoir nous exprimer et surtout d'envisager continuer le dialogue une fois rentrées en Israël. Comme l'a dit Gandhi, «soyez le changement que vous voulez voir dans le monde». Notre but est de briser les frontières, mais nous sommes dans la minorité et cela ne changera pas au niveau politique. Aux Etats-Unis, les droits es Afro-Américains ont bien évolué, jusqu'à avoir un président de la communauté! Mais ce n'est pas demain qu'il y aura un président arabe en Israël!»

    Keren est juive et passionnée d'histoire et de cinéma.

    «J'habite un petit village dans les environs d'Haïfa où je côtoie des Arabes et j'avoue que j'avais mes opinions basées sur des stéréotypes. J'adore l'histoire et j'ai toujours pensé qu'ils étaient incompris, dans une situation difficile mais je ne le leur ai jamais demandé. A l'école on n'a jamais l'occasion de parler ensemble, d'échanger. D'ailleurs, ma mère ma encouragée à venir à ce programme, pour rencontrer des nouvelles personnes, une nouvelle culture. Mon père a trouvé que c'était intéressant en terme d'identité, tout en me disant <mais tu connais tout ça!>

    Nous abordons des sujets difficiles. J'ai attrapé une fille qui restait campée sur ses positions et moi j'avais mon opinion à défendre à propos du conflit. Israël est un pays jeune et le fait d'éduquer ses enfants à aimer leur pays est quelque chose de normal. Et j'aime vraiment mon pays, j'ai été élevée pour l'aimer. Je rêve de voyager, de découvrir la Nouvelle-Orléans, mais pas de le quitter. De ce que je sais, je verrais bien deux pays côte à côte pour deux peuples, avec des Arabes vivant dans mon pays, dans le dialogue.»

    Baseel est arabe chrétienne et aimerait devenir psychologue.

    «Mes parents m'ont encouragée à venir ici et rencontrer d'autres personnes. Les stéréotypes portés sur les musulmans nous touchent aussi. Peu importe que tu sois chrétien ou musulman, tu es arabe. Je suis née à Nazareth et je ne veux pas me définir par rapport à une religion. Pour moi, musulman, chrétien, juif, on est tous frères. J'ai été élevée dans ce sens. Mais il reste que musulman ou chrétien, nous n'avons pas la qualité de vie des juifs. Ils ont de meilleurs conditions pour entrer à l'Université et pour toute formation. Les écoles ou les employeurs choisiront toujours d'abord un juif, puis nous serons en second choix. Partir d'Israël? Non, je n'ai pas d'autre d'autre possibilité que de rester dans mon pays.»

    Amit est juive, elle étudie le théâtre et aimerait se lancer soit dans la mise en scène soit dans la politique.

    «Je trouve que ce pays pense trop à son passé, il est temps de penser au futur. J'ai grandi aux Etats-Unis où nous avons déménagé quand j'avais 5 ans. J'ai eu la chance d'aller dans une école publique avec des enfants venus de partout, ce qui m'a permis de rester ouverte aux autres. C'est fou, en fait je me sentais plus juive en Amérique, sans doute parce que j'avais besoin de rester connectée à qui j'étais. Je suis revenue en Israël à l'âge de 12 ans et je me sens israélienne, j'aime les traditions. Mais je reconnais que le pays a un trauma. Les gens ne font pas confiance d'emblée, ils sont sceptiques sur tout.

    Pour moi, la coexistence, et Coexistences l'a compris, est la clé. L'idéal serait un pays avec deux peuples. S'il y en a deux, l'un aura forcément plus et l'autre moins. Et oui, le pays serait Israël. Les juifs n'ont qu'un pays, ils ne vont jamais laisser tomber ça. Il y a un long et important travail à entreprendre pour surtout faire la différence.»

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