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Du quai à la scène

MD Au centre d’accueil, les jeux mis à disposition sont autant d’invitations à s’évader de son quotidien. Au centre d’accueil, les jeux mis à disposition sont autant d’invitations à s’évader de son quotidien. -

L’Association ARAVOH, qui œuvre auprès des requérants d’asile transitant par le Centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe, tient un lieu d’accueil de jour près de la gare. Les bénévoles jouent sur scène les anecdotes qui s’y vivent. Nous avons passé une matinée dans le lieu qui les a inspirés

Dans une main, elle porte une enveloppe déchirée, dans l’autre elle tient la main d’un enfant, le sien. A ses côtés, un adolescent chargé de sacs. Un train passe. Le trio continue sa lente transhumance au bord des voies de chemin de fer. Devant eux, un homme, les mains dans les poches et les pieds dans ses sandales, marche lui aussi sur le chemin de terre qui borde le quai numéro 1 de la gare de Vallorbe. Leur but, un conteneur aménagé. A l’intérieur, on remplit des thermos de thé et de café chauds. Il est 9 h, le centre d’accueil de jour de l’association ARAVOH (Association auprès des requérants d’asile de Vallorbe œcuménique et humanitaire) ouvre ses portes pour deux heures de temps. La permanence reprendra entre 14 h et 16 h. C’est ainsi depuis dix ans, cinq jours par semaine. Quarante-deux bénévoles y sont présents par binôme. Chaque jour, ce sont près de deux cents requérants d’asile qui foulent le parvis. Mais ce jeudi matin, c’est désert. Au Centre d’enregistrement et de procédure de Vallorbe (CEP), c’est jour de paye : 3 fr. par nuit, versés chaque semaine. Au fond du local, un homme attend patiemment le juriste du Service d’aide juridique aux exilés (SAJE) qui occupe un bureau. Dans cet étrange silence, seul le grincement du train résonne. Il ne durera pas.

Une porte ouverte

La mère de famille s’approche d’Yvette, une des fondatrices de l’association. Elles tentent d’établir le contact. Sans succès. « La langue est le principal obstacle que nous rencontrons », explique Yvette. Aux quinze ans de bénévolat s’est ajoutée une lutte avec les autorités municipales de Vallorbe pour faire accepter l’action de l’association. Aujourd’hui, les tensions sont estompées et le centre propose, en plus d’un accueil, un accès à internet, des ateliers créatifs et visites culturelles, mais aussi des travaux d’utilité publique. Christelle sort d’un bureau. La jeune stagiaire du SAJE accuse le coup après un mois passé dans le conteneur. « C’est difficile de s’impliquer, chercher des solutions pour faire avancer les dossiers et éviter le renvoi pour qu’un jour, sans prévenir, ils soient envoyés ailleurs. » On n’entend plus passer le train. Une trentaine de requérants ont pris place dans le local. De jeunes hommes et des femmes avec leurs enfants. On sort un puzzle, un jeu de charret. Une jeune fille a le nez plongé dans une encyclopédie. Les jeux mis à disposition permettent un peu l’évasion, explique Yvette.

Parcours de vie chaotiques

« Ce matin, j’ai rencontré un mineur. Le CEP a modifié sa date de naissance. Il est à présent majeur et donc passible de renvoi », raconte Christelle. Ici, chaque visage est une histoire qui parfois se raconte. Une quinzaine de bénévoles, suisses et immigrés, les ont compilées pour en faire un spectacle, « Quai N° 1 ». Depuis quelques mois, ils racontent des anecdotes parfois drôles, souvent profondes, qu’ils ont vécues avec les requérants. Sensibiliser le public au travail du lieu d’accueil et aux réalités qui s’y vivent, celles d’humains en détresse qui vivent près de chez nous, c’est bien un travail d’intégration que ces bénévoles tissent sur scène. Yvette aussi est marquée par ces histoires. « Un soir, j’ai retrouvé à la gare une jeune Erythréenne. Ses passeurs l’avaient droguée et abandonnée dans un bois. Elle croyait être en Hollande. Elle était enceinte. Je l’ai amenée au CEP. Le lendemain, elle accouchait d’un enfant mort », raconte-t-elle avec émotion. Et puis il y a ce jeune homme traumatisé par sa traversée de la Méditerranée en bateau. « Chaque vague me rapprochait un peu plus de la mort », a-t-il un jour confié. « Cette souffrance se heurte à tant de portes fermées en Suisse que nous voulons rester une porte ouverte, lâche Yvette. Et puis, je suis chrétienne. Si je ne m’engage pas, je peux enlever cette étiquette. » Sur une chaise, un trentenaire observe la partie de charret. « Je suis ici parce que je suis journaliste. » Originaire de Guinée Conakry, il couvrait l’actualité politique. Sous les menaces et les coups, il a dû fuir. Il est presque 11 h. Le conteneur se vide. Sur le chemin de terre, l’homme en sandales, les mains toujours dans les poches, s’engage à nouveau sur le chemin qui borde la gare marchandises. Au bout du sentier, la gare. Le dernier train de la matinée en direction de Lausanne s’apprête à quitter le quai. 

// Marie Destraz

  • Un spectacle « Quai N° 1 », en tournée en Suisse romande jusqu’en mars 2017. Les dates sur www.aravoh.ch . Entrée libre. Réservation : Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser. , 076 790 57 27
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