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Réapproprions-nous la mort

Wikipédia La réinvention des rites funéraires laissera-t-elle la nature se réapproprier nos cimetières ? Ici le Highgate Cemetery à Londres. La réinvention des rites funéraires laissera-t-elle la nature se réapproprier nos cimetières ? Ici le Highgate Cemetery à Londres. -

Pour entamer son deuil, l’humain a besoin de rites. Aujourd’hui, il s’éloigne des institutions religieuses pour lui donner une dimension sociale

Le rite funéraire est universel, mais sa forme est diverse. Elle ne l’a d’ailleurs jamais autant été qu’aujourd’hui. Alors que notre société sort peu à peu d’une longue période de tabou et mesure l’importance de la parole dans le processus de deuil, l’humain cherche à se réapproprier la mort par le rite, avec l’objectif de faire mémoire. Alors on ne supprime plus les pages des défunts sur les réseaux sociaux, voire même on en crée de nouvelles pour les célébrer, profitant de notre technologie de pointe pour donner l’illusion de l’éternité. La tendance est à l’identification, à l’individualisation du défunt. « La crémation a ouvert des possibilités d’appropriation et de signification de l’identité individuelle à travers le rite », observe Christian Grosse, historien et anthropologue des christianismes modernes.

Le rite par les flammes

Aujourd’hui, 90 % des Suisses recourent à l’incinération. C’est trois fois plus qu’il y a trente ans. Le pays fait office d’exception en Europe. Cet essor exprime la décléricalisation du rite funéraire, selon Christian Grosse. Elle marque le refus de l’individu de se laisse dicter des règles communautaires. A l’idée du choix personnel s’ajoute celle insupportable du corps qui se décompose dans une société qui en prend toujours plus soin. Sous l’Ancien Régime, les défunts étaient inhumés dans ou aux abords des églises. Le chrétien était alors un parmi d’autres. On assiste actuellement à une hypersignification du lieu, qui donne l’illusion du choix, de l’originalité et donc de l’identification. Et on transforme les cendres en diamant porté en pendentif, on envoie une partie dans l’espace, on les disperse, grâce à une législation helvétique libérale, dans un lac ou en montagne. Quant au succès des jardins du souvenir, il signe la volonté de se libérer du rapport à ses propres morts. Impossible alors de douter de la diversité des rites contemporains. Avec le risque, rappelle l’historien, du traumatisme face à l’absence de lieu de recueillement. « Si le mort prend le pouvoir, les vivants ne peuvent pas faire leur deuil. La mémoire et l’image laissée par le rite funéraire sont donc en jeu. En voulant trop définir cette image, il n’y a plus de possibilité pour les vivants de s’approprier la mémoire », explique Christian Grosse, évoquant la tendance grandissante de nos contemporains à sceller leurs propres funérailles.

L’alternative de la Réforme

L’individualisation et le réinvestissement social du rite funéraire ont connu leurs prémisses avec la Réforme. Après la mort, il n’y a pas de prescription de l’Eglise. Au XVIe siècle, le sort du défunt est remis au divin, parce qu’il y a une confiance absolue en la promesse du salut procurée par le Christ mort, chez les réformés. L’Eglise est absente une fois la mort advenue. On assiste de la part de l’Eglise à un désengagement rituel radical. La communication avec les morts étant impossible, la prière est ici évacuée. Et il y a une nette volonté de construire des pratiques funéraires sur le mode du refus des usages catholiques. Face à l’unique obligation, chez les réformés, d’un ensevelissement dans la décence, l’après-mort est socialement réinvestie, particulièrement dans l’espace qui relie la maison au cimetière. La procession funèbre devient le lieu d’expression du statut social. La foule présente, le nombre de porteurs du cercueil, le retour de l’aumône et les habits, on étale la richesse familiale. Autant d’usages qui, dès le XVIe siècle, témoignent de l’importance sociale du rite. C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’Eglise réformée réinvestit son encadrement ecclésiastique et liturgique des funérailles. Il y a donc un retour vers ce dont elle avait pris ses distances. Avec la mixité confessionnelle en Suisse romande, on ressent le besoin d’offrir des équivalences aux rites catholiques. Les ministres, qui dès le XVIe siècle avaient pris des initiatives personnelles dans un cadre privé sous la pression collective, sont suivis par l’Eglise, qui publie de nouvelles liturgies funéraires et accentuent l’encadrement par les pasteurs. Les allocutions au cimetière reprennent avec l’objectif toujours d’instruire les vivants et non de dresser un éloge du défunt. Le programme d’abolition des « superstitions papistes » a dans un premier temps formé un obstacle à la réappropriation rituelle de la mort par les réformés, constate Christian Grosse, et la Réforme s’est avant tout souciée de l’accompagnement des vivants, avant d’élaborer ses propres manières de formaliser la séparation avec les morts. 

// Marie Destraz

Les réformés ont rationalisé l’usage du cimetière

Anciennement lieu de vie, le cimetière est devenu un parc à l’abri de la rumeur «Le cimetière lausannois du Bois-de-Vaux a encore de la place pour au moins encore deux cents ans. » L’historienne lausannoise Ariane Devanthéry rappelle que l’architecte Alphonse Laverrière avait, une fois n’est pas coutume, une vision à long terme. « Il a créé un cimetière surdimensionné, prévu pour les Lausannois sur les deux cents années suivantes. » Une fois le concours de ce grand cimetière remporté, Laverrière y consacre le reste de sa vie, de 1924 à 1946. Il y est d’ailleurs enterré, comme il l’avait voulu. La place encore amplement disponible aujourd’hui dans ce parc majestueux, unique par son style Art nouveau, est, selon Ariane Devanthéry, due à l’accroissement de l’incinération ces dernières décennies. Paradoxalement, c’est parce que le crématoire de Montoie, créé en 1909, ne suffisait plus aux besoins funéraires de la ville que le concours pour Bois-de-Vaux fut lancé, l’essor démographique considérable des XIXe et XXe siècles provoquant une « véritable industrialisation de la mort », comme le relèvent André Ribeiro et Dave Lüthi dans leur article « Notre demeure éternelle » sur la plate-forme « Péristyle ».

C’est avec la Réforme que l’on arrête d’enterrer dans le sol des églises, coutume catholique qui veut que le corps soit déposé dans un lieu sacré. Petit à petit, les cimetières sortent du périmètre de l’église, puis de la ville. « On assiste aussi à un changement d’esthétique, la mise en scène du deuil étant moins ostentatoire chez les protestants », rappelle Ariane Devanthéry. Les stèles funéraires horizontales et verticales, jusqu’alors séparées (la verticale étant adossée aux églises), sont réunies, et le cimetière « est débarrassé de sa charge spirituelle, les signes confessionnels étant confinés aux seuls éléments funéraires », permettant des cimetières mixtes, une « spécifité vaudoise », soulignent Ribeiro et Lüthi. Au Moyen Age et sous l’Ancien Régime, selon Ariane Devanthéry, « les gens cohabitaient avec les morts, les mendiants comme les écrivains publics se rassemblaient dans les cimetières, il y avait une vie ». Mais « conditionnés par la religion réformée », l’hygiénisme et la laïcisation de la mort séparent les morts des vivants. Une loi de 1804 prônant l’égalité dans la mort et un arrêté de 1812 sur la sortie des cimetières des villes ratifient le cimetière comme un lieu à part, hors de la vie urbaine. Aujourd’hui, ceux qui subsistent offrent de jolies balades, comme celles permettant de rendre hommage aux célébrités enterrées sur Vaud. Et certains désaffectés conservent leur histoire, à l’instar du parc de la Sallaz, où les jeux pour enfants côtoient les quelques tombes encore visibles. 

// S.B.

L’objet du rite

Remonter le temps à travers les pratiques funéraires des civilisations qui se sont succédé, 7000 ans durant, dans la région de Sion, c’est l’aventure que propose l’exposition « La mort apprivoisée ». Au fil de la visite, un constat s’impose, le rite funéraire a toujours existé, sa matérialité aussi. C’est avec trois petits films détaillant les rites catholiques, réformés et musulmans que démarre l’exposition. Puis, les époques défilent à reculons. Du christianisme aux Romains, précédés par les Celtes, le visiteur traverse les âges jusqu’à celui du Bronze. Les explications simples laissent une place centrale aux objets témoins de ces rites et du passage de ces civilisations dans nos contrées. Une occasion de se frotter à notre héritage et d’accompagner nos ancêtres dans l’intimité de leur dernière demeure. 

// M.D.

  • « La mort apprivoisée », jusqu’au 8 janvier, Le Pénitencier, rue des Châteaux 24, Sion.

Des chiffres

Contrairement aux autres actes ecclésiastiques, tels le mariage ou le baptême, qui ont chuté de 45 % en douze ans, le service funèbre connaît une diminution sans doute certaine, mais constante de 14 %. En 1980, l’Eglise évangélique réformée du canton de Vaud comptait 3612 services funèbres. Vingt ans plus tard (en 2003), il y en avait 2945 contre 2724 en 2010 et 2408 en 2015. Une érosion régulière et peu vertigineuse qui trouve son explication dans le vieillissement de la population, la volonté respectée du défunt et le besoin de rituel qui accompagne un deuil. 

// S.B.

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