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«La vie dans la guerre» Version imprimable Suggérer par mail
18-11-2011

Anne Nivat, reporter de guerre, couvre les zones les plus dangereuses du monde. Elle veut montrer ce qui se passe dans des conflits oubliés

actu

Anne Nivat: «En Afghanistan, je ne recherche pas de sensations fortes.»

Photo : Hannah Assouline 

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Comment êtes-vous devenue reporter de guerre?
Anne Nivat: Cela n’a pas été vraiment un choix. J’ai étudié en Russie, pays dont j’étais spécialiste à mes débuts. Je me suis rendue en Tchétchénie en 1999, pour une enquête sur le terrain. J’étais sur place quand les combats ont commencé. Cela a été ma première guerre. Je ne l’avais pas décidé. En fait, je suis devenue prisonnière de cette guerre, au sens propre et figuré. J’aime les gens, plonger dans leur vie et raconter leur histoire. Un tel événement se produisait sous mes yeux, je l’ai relaté.

Après la Tchétchénie, c’est l’Afghanistan, puis l’Irak. Qu’est-ce qui vous attire dans des lieux que tout le monde fuit?
Ma première expérience a guidé les suivantes. L’hystérie mondiale qui a suivi le 11 septembre 2001 a provoqué en moi la volonté d’élargir mon territoire. J’avais passé du temps en Asie centrale, notamment au Tadjikistan. De là, je suis entrée en Afghanistan, où je suis restée trois mois. Puis trois mois en Irak. J’ai écrit mon premier livre sur ces guerres. Je souhaite donner la parole aux gens qui ne l’ont pas, à ceux qui sont derrière la surface des infos, insuffisantes, que nous recevons sur ces pays.

Vous aimez le danger?
Pas du tout. Cela ne m’intéresse pas. L’image du reporter de guerre qui aime les montées d’adrénaline dans les combats n’est pas pour moi. Bien sûr, il y a une atmosphère particulière dans les situations de guerre. Je m’y suis habituée et, au son, je sais reconnaître les armes. Ma priorité numéro un est la discrétion, une attitude de curiosité et d’humilité, de respect des personnes qui m’accueillent et dont je partage le quotidien. C’est cela que je peux ensuite transmettre. Je n’ai pas d’autre but. Je m’intéresse davantage à la vie dans la guerre qu’à la stratégie. Il est difficile de se rendre compte de ce que signifie vivre ces violences sans y être. Là, je vois ce qui anime ces personnes, ce qui leur donne espoir, leur vie. C’est ce que j’écris.

Vous notez que l’armée américaine est maintenant restée plus longtemps en Afghanistan que ne l’avait fait l’armée russe. Avec de meilleurs résultats?
Ah non! Il n’y a pas de bons résultats de la présence occidentale en Afghanistan. Les succès, quand il y en a eu, n’ont été que temporaires. Une addition de ces petits succès ne fait pas un succès général. Qui sont les juges, nous ici, devant notre télévision, à distance, ou ceux qui vivent sur place? Ce que nous avons obtenu là-bas n’est pas clair, la confusion règne.

«D’une main les étrangers nous nourrissent, de l’autre ils nous tuent», résume un Afghan. Votre livre raconte une drôle de guerre, mélange d’humanitaire et de militaire…
Le lecteur doit se rendre compte que c’est la nouvelle manière de faire la guerre. On arrive comme des robocops armés, dans des camps retranchés, avec des convictions qu’on veut imposer à des pays qu’on connaît mal. Les règles d’engagement des armées sont de plus en plus dictées par des avocats. Tout cela provoque des frustrations pour les soldats de base. Ils ont du temps. Ils se posent des questions et ont des doutes, ce qui est tout à leur honneur.

Le président Obama a reçu le Prix Nobel de la paix, or il n’y a jamais eu autant de soldats américains – 98?000 aujourd’hui – en Afghanistan que sous sa présidence. Comment voyez-vous cela?
Les Afghans ne comprennent absolument pas la raison de ce prix. Ils y voient une preuve de plus du manque de logique dans la façon de penser des Occidentaux. Comme quand ils disent apporter la démocratie avec pour résultat sur place le chaos, la violence et la corruption. Ce n’est pas la vision que nous avons mais c’est exactement ce qu’ils ont sous les yeux. Dans mes livres, je m’efforce de voir ce que nous provoquons là-bas, de le regarder aussi avec leurs yeux.

Quel rôle joue la religion dans tout cela?
Je n’ai jamais senti que l’islam jouait vraiment un rôle dans le fanatisme des combattants en Afghanistan. Chacun souhaite instrumentaliser la religion, mais cela n’a pas de racines réelles. Les Afghans sont un peuple sunnite qui pratique un islam modéré, avec une forte influence du soufisme. En présence d’une armée étrangère, la religion est un moyen d’affirmer son identité. Dans les bases de l’armée canadienne ou d’autres forces occidentales, tout le monde est obligé de mener des opérations conjointes avec l’armée afghane. De peur que les militaires afghans oublient leur religion à cause de cette proximité, ils ont un imam, un muezzin, ils font les cinq prières quotidiennes, etc. En compagnie des Occidentaux, les Afghans restent des Afghans, ce qui peut agacer les soldats étrangers. Avec les talibans, la question est plus culturelle que religieuse. Leur mode de vie est régi par un code ultraconservateur.

Vous ennuyez-vous lorsque vous revenez en France ou en Suisse?
Non, ma famille me procure un bonheur immense. Mais j’ai un regard amusé sur les petits soucis que je trouve ridicules de mes concitoyens. Et je suis attristée par le mur d’indifférence, la volonté de fermer les yeux face à des guerres lointaines. Avec la crise, cependant, les Européens commencent à se rendre compte que tout est fragile.

  • V.Vt

En savoir plus

  • Un livre: Anne Nivat, «Les brouillards de la guerre. Dernière mission en Afghanistan», Ed. Fayard, 2011
  • Une émission: mercredi 14 décembre, 13h, dans l’émission «A première vue», sur RSR1, une heure d’entretien avec Anne Nivat.  


 

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«Le terrain, vous ne pouvez pas l’inventer. Il faut y aller»

La guerre en Afghanistan a-t-elle une raison compréhensible?
Anne Nivat: Pour moi, il est trop tard pour penser aux raisons. Je regarde les conséquences. Des décisions ont été prises trop rapidement, sous l’émotion et le désir de vengeance, après le 11 septembre. La volonté était de déloger Al-Qaïda et ses camps d’entraînement et de mettre à bas le régime taliban. Que fait-on après? qui reconstruit le pays? qui le gouverne? Le problème de la gouvernance reste entier. Le régime en place ne tiendrait pas plus de quelques mois après le départ des troupes étrangères, avec des règlements de compte entre groupes dont nous avons exacerbé les querelles.

Un autre aspect de cette guerre est sa haute technologie. Les drones, par exemple, des bombardiers qui lâchent leurs bombes sur des coins complètement perdus, avec aux commandes, des personnes installées devant leur ordinateur en Floride…
Pour les Afghans, c’est une honte absolue. Ils ne comprennent pas comment on peut leur tirer dessus, sans même être dans le pays. Cela ajoute à l’impression de notre faiblesse, nous ne sommes pas capables de combattre en face à face. Cela pose aussi des questions déontologiques de taille, notamment du fait que des civils sont de plus en plus employés à piloter des drones. Nos armées essaient de minimiser les risques pour leurs militaires, mais cela nous donne une image de faibles. Et ne peut qu’empirer le fossé entre les deux côtés.

Une partie de la population n’apprécie pas la présence étrangère à voir les attentats et autres engins de destruction…
Nous sommes là pour chasser les méchants, or la population trouve que nous ne chassons pas vraiment les méchants. Deux mondes – militaires occidentaux et civils afghans – cohabitent mais ne se comprennent absolument pas. Cette incompréhension développe des rumeurs, qui empirent avec le temps. Les Occidentaux seraient en fait venus piller les ressources du pays. La présence occidentale est mal comprise alors que nous y sommes depuis dix ans. Les Russes, qui y ont été, rient des déboires des forces occidentales et en tirent un profit commercial.

Vu d’ici, le conflit en Afghanistan se résumerait à ces attentats contre des convois militaires de forces étrangères, cela se passe-t-il ainsi?
C’est pour cela que j’écris des livres. Pour remplir le blanc entre les infos sur les attentats et le chiffre des morts. La guerre n’est pas en noir et blanc, ce sont les mille et une nuances de gris entre les deux. Je suis à l’affut de ces nuances, ce sont les personnes qui font la guerre, la subissent, la disent. Aller chercher cela et le raconter, c’est le rôle du reporter.

La guerre dure et plus personne n’en parle. Comment cela se fait-il?
Les médias fonctionnent sur un système proche de celui des modes. D’abord un engouement pour une guerre, puis on passe à autre chose. Pour les médias, une guerre est intéressante quand elle ne dure pas. Sinon, elle lasse. Les rédacteurs en chef ne veulent plus envoyer de journalistes sur place. Lorsque deux d’entre eux ont été pris en otages, un politicien français a affirmé que leur présence là-bas était «irresponsable». Cela montre le mépris du pouvoir pour les médias et quelle image il se fait du journalisme. Le terrain, vous ne pouvez pas l’inventer. Il faut y aller. Sinon, vous n’avez plus que la communication des département ad hoc des armées. Ils vous fournissent l’information qu’ils veulent, avec une image encore plus éloignée de la réalité.

Qui sont finalement ces talibans contre qui tout le monde lutte et que personne ne voit?
Ils sont très hétéroclites mais ce sont tous des Pachtounes. Certains sont venus du Pakistan voisin, mais cela peut aussi être des Afghans de Kandahar qui décident de prendre les armes. Ce sont au fond ceux qui rejettent d’un bloc la présence militaire occidentale. Et qui rejettent aussi la vision du monde prônée par ces militaires, ou qu’ils leur prêtent.

Vous êtes une des rares femmes occidentales à aimer porter la burqa…
Ce n’est pas que j’aime. Je suis obligée, sinon je ne peux pas travailler. Je suis curieuse et, avec la burqa, je peux voir sans être vue, c’est une chance, parce que je suis une femme occidentale de passage. Je ne dirais pas cela si j’étais une femme afghane. Je supporterais mal de vivre toujours ainsi. Le travail de reporter est un travail d’observation. Je dois aller dans l’espace public. Là bas, c’est un espace dominé par les hommes. Pour les femmes, le port de la burqa dans l’espace public, cela fait partie des us et coutumes.

Vous dites cette situation inextricable et tenez les Occidentaux pour avoir une grande responsabilité dans ce gâchis. Voyez-vous une solution?
Ce n’est pas mon rôle de trouver des solutions. Chacun son métier. J’apporte des éléments pour y voir plus clair. C’est aux politiques que nous élisons de se mettre à réfléchir. Mais ces questions font peur, elles nous rappellent de mauvais moments, nous fermons les yeux et les oreilles. En France le sujet est tabou. Nous courons ainsi à notre perte. Rien n’est réglé en Irak, comme en Afghanistan. Je ne suis pas optimiste. Il ne sera pas facile de repartir la tête haute. Notre présence militaire a ajouté encore de la violence. Un système démocratique ne va pas de soi pour de tels pays, après des décennies de brutalités. La mise à bas d’un régime se fait facilement, mais la révolution des mentalités, cela va lentement, au rythme humain de la vie.

  • V.Vt