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Les chrétiens fêtent la forêt Version imprimable Suggérer par mail
29-06-2011

Pour l’Année internationale de la forêt, les Eglises de Suisse nous invitent à une réflexion sur cet espace mystérieux et spirituel, entre ciel et terre

foret

La forêt, un endroit où la spiritualité peut être vécue et ressentie.

Photo : Beni Basler, Aarau 


Tout le monde ne peut pas en dire autant, mais en Suisse, les forêts sont en bonne santé et plutôt en croissance. Cela malgré de fortes pressions sur elles. Extension des villes et des zones industrielles,volonté de développer des zones de culture, des routes ou de nouveaux quartiers, autant de menaces sur les zones boisées. «En Suisse, les lois sont bien faites et la forêt s’étend, note Kurt Aufdereggen, de l’association Oeku, qui conseille les Eglises en matière d’environnement. La loi prévoit que si un arbre est coupé, il faut en planter un autre. Si nous le faisons dans les Alpes, les forêts et la biodiversité restent menacées dans certaines régions, comme sur le Plateau, où il y a un fort développement urbain et industriel.»

Oeku Eglise et environnement, dont la campagne 2012 tournera autour du jardin, a trouvé dans l’Année internationale de la forêt, un bon sujet pour sa campagne 2011. Un dossier donne aux paroisses l’occasion de cultiver leur relation avec la forêt au plan écologique, économique, spirituel et culturel. «C’est un endroit où la biodiversité est présente, et toute la biodiversité est sous pression, relève le responsable. Dans la forêt, il y a des zones pour toutes ces espèces d’animaux et de plantes qui y ont leur habitat. Elle représente une partie importante de l’écosystème. La civilisation et le développement urbain et industriel sont une menace pour ces espèces. Nous devons y prendre garde.»

kurtL’écologie n’est pas la seule question prise en compte par les Eglises dans leur défense de la forêt. «C’est un endroit où la spiritualité peut être vécue et ressentie, assure Kurt Aufdereggen. La relation entre l’homme et Dieu y est présente. C’est un endroit qui aide et facilite la méditation. Les paroisses peuvent y organiser des excursions et des activités pour les jeunes.» Il y a quelques années, tout le monde prédisait la mort des forêts. Il n’en a rien été. Les Eglises contribuent-elles à inquiéter inutilement la population? Ce n’est pas l’opinion d’Oeku. «Les Eglises font partie de la société et ont une responsabilité envers l’environnement, envers la Création dans le langage de l’Eglise, relève Kurt Aufdereggen. Elle est un don de Dieu et n’est pas là par hasard. L’homme est mis au centre de la Création, non seulement pour se l’approprier, mais pour la cultiver, comme un jardinier prend soin de son jardin. Les Eglises doivent dire que la Création est un cadeau qu’il faut traiter avec attention, s’en occuper avec respect.» Oeku donne en modèle l’abbaye d’Einsiedeln, qui est le plus grand propriétaire privé de forêts en Suisse. Les moines ont reçu un prix renommé pour la qualité de leurs soins dans ce domaine. Les relations entre la chrétienté et la forêt ne sont pas dépourvues de tensions. Visibles aussi dans le dossier d’Oeku, où transparaît parfois un accent presque chamanique. Si le christianisme s’est opposé à la vénération païenne dont elle était l’objet, la forêt, même libérée de ses divinités, a gardé tout son mystère. «Des paroissiens préfèrent chercher leur salut dans la forêt plutôt qu’à l’église, relève en souriant le spécialiste d’Oeku. Les Eglises doivent répondre à cette aspiration. Elles peuvent le faire en parlant d’une spiritualité vécue dans ce cadre. Nous ne devons pas avoir peur du mystère. Il est une chance.»

Aux paroissiens, Kurt Aufdereggen fait deux suggestions: la première est de partir à la découverte de la richesse sylvestre. «Sortez, allez voir nos arbres, les animaux qui y vivent.» La seconde est de vivre sa spiritualité dans la forêt, qui a pris tout un temps à devenir ce qu’elle est. «Elle nous montre que nous ne sommes pas des dieux, mais tout petits sur terre. Les grands arbres nous rendent modestes. Le silence se remplit du chant des oiseaux et c’est un bel endroit pour réfléchir à la relation de l’homme avec la Création.»

  • Kurt Aufdereggen
  • V.Vt


Un temps pour la création

  • Un magazine: «Un temps pour la Création. La forêt, entre ciel et terre», 5 fr. Dossier pour les paroisses, 12 fr.
  • Un livre: Kurt Aufdereggen, éd., «Paroisses vertes», Ed. Labor et Fides, 29 fr.
  • Une adresse: www.oeku.ch/fr, 031 398 23 45
  • Un culte en forêt: dimanche 21 août, à 10h30, dans le refuge du bois d’Orjulaz, près d’Etagnières, avec le pasteur François de Charrière. Départ de la gare LEB du Flon à Lausanne à 9h30. Pique-nique tiré des sacs. Tél. 1600 en cas de forte pluie. Voir votre cahier régional pour d’autres cultes en plein air



Trois arbres qui font réfléchir

michel"Il mit l’arbre de vie au milieu du jardin, et l’arbre de la connaissance du bien et du mal», nous dit la Genèse, au chapitre 2. Le premier arboriculteur a été bien sage, qui a mis au milieu du jardin l’arbre auquel il voulait accorder le plus d’importance. Il voulait – et il veut toujours – voir la vie l’emporter sur la mort. Il plante un autre arbre, avec défense d’y toucher, l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Un rabbin lisait ainsi: les fruits défendus, les fruits mortels, ce sont les interprétations du monde non comme une promesse de vie, mais comme une division entre bien et mal, entre les bons et les mauvais, les vrais et les faux. Bons et mauvais citoyens, bonnes et mauvaises religions, vrais pauvres et faux mendiants. Adam et Eve, et souvent nous-mêmes, dans une perspective faussée, voient comme arbre central celui de l’interdit. A la suite du serpent, ils l’interprètent comme la volonté du Créateur de nous exclure d’un privilège. Ainsi, cette connaissance porteuse de mort, puisqu’elle exclut ceux et ce que nous jugeons mauvais, ne nous laisse plus accès à la vie telle qu’elle nous est promise. Depuis qu’Adam et Eve ont été expulsés du jardin pour naître au monde, il nous reste, au milieu de notre histoire, l’arbre de la croix, nu et dépouillé. C’est là que toutes nos notions de valeurs bien tranchées ont été crucifiées, là où le Ressuscité nous invite à redécouvrir la vie.

  • Michel Lederrey, pasteur à la cathédrale


La forêt dans le monde

En Suisse, plus de dix ans après le passage dévastateur de l’ouragan Lothar, il y a de nouveau des arbres sur les surfaces alors mises à nu. La Suisse est en bonne compagnie: dans la plupart des pays européens, la superficie forestière reste constante ou augmente. Pour le monde dans son ensemble, l’image est différente, la forêt perd chaque année 13 millions d’hectares. En Asie, en Afrique et en Amérique latine, on déboise chaque année l’équivalent de la superficie de la Suisse. Le Brésil est le mouton noir, responsable d’un quart du déboisement mondial. Ce sont là surtout l’élevage et l’exploitation effrénée qui provoquent le déboisement. En Indonésie et en Malaisie, la forêt est remplacée par des plantations de palmiers à huile pour produire des agro-carburants, en Afrique par des plantations d’eucalyptus et de pins pour obtenir du papier ou des carburants végétaux.

Seule la Chine connaît une croissance massive de ses forêts, avec des programmes menés depuis plus de trente ans. Les premiers effets positifs apparaissent. Des villages qui étaient abandonnés en raison des tempêtes de sable ont repris vie et la pollution de Pékin a diminué. La forêt recouvre un tiers de la surface du monde. Elle est un facteur essentiel pour assurer la qualité du climat sur Terre. La forêt abrite les deux tiers des espèces connues vivant sur la terre ferme et recèle le nombre le plus élevé d’espèces animales et végétales menacées.

  • Evelyn Kamber, ingénieure forestière, «Oeku»


Refuge ou repaire, l’écho spirituel de la forêt

Lilly Bornand, professeur de philosophie, présidente des Vert’libéraux lausannois et membre d’Oeku, rappelle la force mystérieuse des bois dans notre imaginaire

lillyLa forêt a de tout temps été un lieu enchanté, d’où cela vient-il?
Lilly Bornand: La forêt a toujours exercé un pouvoir de séduction et de peur qui vont de pair. C’est un lieu fort de l’imaginaire. Les légendes, les mythes, les contes de fées se passent souvent en ces lieux. Elle est le monde des ogres, des géants, des nymphes ou des lutins. La licorne, qui vivait dans une forêt enchantée, est à l’origine de belles légendes. Mais cet enchantement est ambivalent. Il n’est pas que positif. L’enfant a envie de traverser la forêt, il est attiré par les animaux qu’il peut y rencontrer mais il en a aussi peur. Elle est sombre, les rencontres peuvent y être dangereuses.

La déforestation entreprise par les moines au Moyen Age ne visait pas que la création de terres cultivées?
Non, le défrichement visait aussi l’élimination des superstitions et des pratiques mystérieuses de la forêt. Du XIe au XIIe siècle, on comptait 1300 monastères en France. La déforestation a été entreprise pour éliminer les pratiques de sorcellerie. Les communautés religieuses tentaient de faire reculer les forêts pour détruire les ténèbres et le mal et pour accéder à la lumière autant que pour élargir le domaine cultivé et répondre aux besoins d’une population croissante.

A cette époque, la forêt offrait un abri aux brigands et aux ermites. Les braves gens, eux, l’évitaient plutôt…
Oui, les brigands y trouvaient un refuge et un repaire, comme tous les exclus et les hors-la-loi. Ceux qui étaient mis au ban de la société se réfugiaient dans la forêt, où personne n’osait s’aventurer pour les poursuivre. Il était trop dangereux de s’engager dans cet antimonde. Les brigands y trouvaient la liberté. Cela a augmenté la mauvaise réputation des forêts, le pire pouvait s’y produire. Par crainte d’être attaqués, les pèlerins les évitaient. Aujourd’hui encore, vous y trouvez la solitude, mais quand la nuit tombe, vous êtes inquiet.

Et les ermites?
Les ermites s’opposaient aussi à la vie profane et citadine. Ils ont toujours cherché le calme et la solitude dans les bois, loin de la vie mondaine, pour adorer Dieu. Ce calme était favorable à la méditation et à une adoration joyeuse. Leur façon de vivre ainsi, loin du commerce des hommes, était mal vue de la société. Ils étaient l’objet d’une admiration mêlée de crainte. On leur prêtait des pouvoirs surnaturels et nombre de légendes sont nées autour d’eux. De nombreux saints se sont réfugiés dans la forêt, à l’image de François d’Assise, pour y méditer et prier. De tels personnages apparaissent dans la littérature, comme le moine Ogrin dans «Tristan et Iseut», qui accueille dans la forêt le couple en fuite avant de le renvoyer vers le monde civilisé. Au XIXe siècle, les romantiques, au contraire, ont beaucoup chanté la forêt. Ils en parlent comme d’un premier âge où la civilisation connaissait la plénitude du vivant et une relation directe à Dieu.

La forêt a été comparée à une cathédrale. Est-ce parce qu’elle facilite la relation au divin?
«L’âme s’y sent, pour ainsi dire, seule avec Dieu», disait Chateaubriand. La forêt a souvent été comparée à une cathédrale par ses voûtes vertes et majestueuses qui se tendent vers le ciel et la lumière, comme les colonnes d’un temple naturel où le divin serait toujours présent. C’est une idée chère à Rousseau, qui sera un des premiers dans notre monde contemporain à dire, dans l’«Emile», qu’il se trouve plus près de Dieu dans la forêt que dans une église.

Est-ce pour cela que les Eglises comptent aujourd’hui, notamment avec Oeku, parmi les défenseurs de la forêt?
La forêt est un des lieux primordiaux de notre survie. Nous avons besoin de l’équilibre qu’elle assure. Elle est favorable à la quête de simplicité, de paix et de calme. Il est vital non seulement de la protéger, mais aussi d’y créer des chemins pour qu’elle devienne, pour le plus grand nombre, un lieu de ressourcement.

  • V.Vt