Dossier
La musique qui façonne les jeunes
27-10-2009

Comment les cultures musicales construisent-elles les identités aujourd’hui? Les Eglises doivent-elles s’y adapter? Enquête

musique

Les cultures musicales véhiculent des valeurs.

Photo: drx-fotolia.com

Julien Pache, 19 ans

julien_pache«J’ai écouté beaucoup de métal. J’ai ensuite évolué vers le rock et le hard rock. J’ai fait un retour à la musique rock de mes parents – les Beattles, Genesis et même la chanson française, Brassens, Brel, Balavoine ou Renaud, pour voir. Dernièrement, je me suis intéressé au Doors et au côté mystique de Jim Morrison. Avec mon prof de batterie, qui aime le reggae et le jazz, j’ai commencé à écouter Bob Marley et à jouer du Miles Davis.

» Mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est le hard rock et le métal. J’aime le son brut et la simplicité de la structure des groupes – une ou deux guitares, une basse et une batterie. J’aime aussi les textes qui peuvent être mystiques, avec des métaphores. Il n’y a pas de restriction philosophique, le champ est plus libre que le reggae orienté vers une culture rasta. Je me bats contre l’idée qu’on devient agressif avec le métal. Le côté agressif joue le rôle d’exutoire. J'apprécie les possibilités de jeu à la batterie. Je peux me lâcher sur quelque chose qui n’est pas de la violence physique ou verbale. Ce que je regrette dans la musique d’Eglise, c’est son manque de rythme. Au niveau mélodique, il y a beaucoup de bonnes choses, mais sans rythme, elle est un peu plate. J’accompagne des camps de catéchumènes. Nous reprenons toujours des classiques d’Eglise en leur donnant un fond rythmique, avec une batterie, un djembé, une basse.»

Maxime Sapin, 21 ans

maxime_sapin«J’aime avant tout le néo-métal. C’est un son agressif et frappant, avec des paroles sombres. Il traite de sujets politiques et dévoile les facettes sombres de l’être humain. Le néo-métal est la musique qui répond à mes attentes, parce qu’il compte autant de morceaux calmes et posés que de morceaux plus agressifs et provoquants. D’autres sont influencés par le hip-hop, avec des paroles qui poussent à la réflexion. J’écoute un morceau en rapport avec mes sentiments du moment. J’apprécie aussi les voix magnifiques. Mais le néo-métal ne change pas ma façon de penser ou de m’habiller.

» La musique d’Eglise? Je suis chanteur pour les louanges dans les camps de catéchisme. La plupart des jeunes imaginent la musique d’Eglise longue et ennuyeuse. Mais si vous leur faites découvrir sa diversité, leur vision change. Ils trient et choisissent celle qui les motive. Je souris quand l’un d’eux me demande: «C’est vraiment dans la Bible tout ça ou c’est du modifié?» Cela veut dire qu’il a fait un chemin. Il s’ouvre à la nouveauté pour s’y investir et en tirer quelque chose pour lui. Chaque chant d’Eglise a son histoire, mais nous pouvons l’adapter au public selon les cultes. Nous avons essayé avec différents instruments, cela passe bien et cela donne envie. Je rêve même de retravailler des cantiques en néo-métal.»

Kevin Melchior, alias Deklin, rappeur, 26 ans

deklin«J’ai grandi avec le hip-hop. J’ai fait du breakdance puis du rap. Aujourd’hui, j’ai une approche plus mature. Je suis éclectique, influencé par le jazz, la soul, la musique classique et le rock, mais pas la musique synthétique comme la techno. J’ai envie de faire passer un message au public. Les sujets peuvent être radicaux et violents, sans que je propose des solutions violentes. C’est ce que j’apprécie dans le rap. Mon album réunit toutes sortes de sujets qui me touchent, comme la politique, l’écologie, la drogue, l’alcool, le suicide des jeunes. Je pars d’un thème et je développe, c’est un peu comme une dissertation. Ensuite il faut des rimes qui donnent du rythme.

» Dans l’art, vous pouvez vous lâcher et aller à l’instinct. Mais en société, il y a des règles, il vaut mieux réfléchir. C’est ce que j’ai envie de faire passer: nous avons des limites. Dans le capitalisme, nous réfléchissons à court terme. Mon nom de scène, Deklin, est ironique. La réalité est décadente, mais pas l’être humain, car il peut agir. J’ai envie d’y croire. Le rap m’a apporté une manière de relativiser les choses. Pour du bon rap, il faut partir de ce que je vis. Je n’habite pas dans les banlieues françaises. Je ne revendique pas cela. Des potes s’habillent comme quand j’avais 16 ans. Mais l’apparence et le style ne sont pas ce qui fait un bon rappeur.»

  • G.D.

«Les jeunes s’investissent dans la musique»

pierre_andre_bettexL'aumônier des écoles professionnelles Pierre-André Bettex interpelle apprentis et gymnasiens avec une exposition sur la musique

Pourquoi vous intéressez-vous à la musique des jeunes?
Pierre-André Bettex: Dans leur culture musicale, il y a une réflexion sur les valeurs. Et même un questionnement spirituel. L’un des buts de l’aumônier est de les faire réfléchir sur leur vie. C’est un moyen de partir de leur univers.

En quoi la musique façonne-t-elle leur identité?
Les jeunes investissent beaucoup dans la musique. L’identité musicale fonctionne aujourd’hui un peu comme l’identité religieuse. Ils bricolent avec diverses cultures. Ils écoutent beaucoup de choses et piquent ce qui les intéresse. Certains s’inscrivent dans une culture précise, avec tout l’attirail qui va avec. D’autres passent d’un style à l’autre. Ou se définissent par opposition: «J’écoute de tout sauf du métal.» Le jeune se construit en reliant plein d’éléments, des postures, des gestes, des thématiques. Tout cela façonne. Cela sert autant à se distinguer qu’à se noyer dans la masse. Les cultures musicales qui étaient marquées à l’origine se sont aujourd’hui métissées.

Les fans d’un style sont-ils conscients de la philosophie qui accompagne leur musique?
Cela varie selon leur degré d’investissement. Certains trouvent juste la musique sympa et d’autres savent tout de sa culture. Un jeune gothique qui n’est pas seulement attiré par le look mais par toute la culture gothique sera sensible aux questions spirituelles. Le métal joue volontiers sur la provocation, aussi contre le religieux. Mais il y a du deuxième degré là-dedans. Vous ne savez jamais si c’est vrai ou pour faire marcher l’adulte. Côté reggae, j’entends l’intérêt pour l’harmonie avec la nature. Mais certains jeunes connaissent très bien la culture rasta.

Comment réagissez-vous face à une culture musicale qui s’éloigne des valeurs de l’Eglise?
Je trouve intéressant. Si l’Eglise croit que tout doit tourner autour d’elle, elle se sent marginalisée. A l’inverse, quand je rencontre les jeunes là où ils sont, il se passe autre chose. Vous pouvez parler de tout avec eux. Ils sont intéressés à réfléchir sur le sens de leur vie. Le défi pour l’Eglise est de prendre au sérieux leurs cultures. Il ne faut pas en avoir peur. Le goût normal pour un style musical n’est pas dangereux! C’est même plutôt sain. J’affiche une musique pour montrer que je ne suis pas comme mes parents. C’est une démarche qui a toujours existé – c’était déjà le cas du yéyé!

Faut-il adapter la musique d’Eglise aux jeunes?
Il faut surtout que l’Eglise s’intéresse au monde contemporain et à ce que vivent ceux qui se distancient de l’Eglise. Il ne suffit pas que la musique soit moderne pour qu’il y ait plus de jeunes. Car la musique liturgique récente fait moderne pour des paroissiens qui ont soixante ans. Ce n’est pas encore la musique des jeunes d’aujourd’hui. Si vous voulez introduire un style en vogue aujourd’hui, comptez un demi siècle! D’un côté, une culture, cela s’acquiert, donc il est important que notre musique soit bien chantée. De l’autre, n’oublions pas que les cantiques de la Réforme se sont adaptés à partir de chants des tavernes.

  • G.D.

Le reggae

Le reggae apparaît à la fin des années 1960, influencé par le R&B, le jazz, la soul et des musiques africaines. Bob Marley, considéré comme la «première star du tiers-monde», contribue à son engouement en Europe. Le reggae s’inspire des valeurs rasta. Le leader noir Marcus Garvey proclame en 1927 à ses frères victimes d’exclusion raciale: «Tournez vos yeux vers l’Afrique, où un roi noir sera couronné, car le jour de la délivrance est proche.» Lorsque Ras Tafari devient empereur d’Ethiopie en 1930, il est reconnu comme ce dieu vivant. Le mouvement rasta est né, habité par une certaine lecture de la Bible: la Jamaïque est terre d’esclavage, comme l’Egypte pour les Hébreux, et Ras Tafari est le nouveau Moïse. Côté look, les dreads, nattes non tressées, représentent la crinière du lion et le lien à Dieu. Victime de son succès, le reggae devient une musique universelle, perdant parfois de son authenticité.

Le métal

Le groupe anglais Black Sabbath, créé à la fin des années 1960, est considéré comme le fondateur du heavy metal. Le métal se décline ensuite en trash metal, death metal ou black metal, des noms durs qui en disent long. Une musique violente, des guitares déchirées, des voix rauques et hurlantes, des mouvements désarticulés. Le death et le black metal affichent leur idéologie critique de la religion et jouent volontiers avec les symboles de l’occultisme, le noir, les croix inversées, le satanisme ou les spiritualités nordiques. Difficile de savoir s’il s’agit de provocation ou de véritable réflexion spirituelle. En tout cas, une critique du christianisme. Dès les années 1990, le néo-métal, fruit d’échanges multiples, laisse tomber les tenues excentriques pour celles des skaters et remporte le succès d’un public large.

Le hip-hop

Il apparaît dans le Bronx à New York en 1973. S’il est issu de la musique noire américaine, de la soul et du funk, il s’en distingue aussi car les jeunes des ghettos se l’approprient, sans instruments et sans circuit de production autre que la rue. S’y développent les quatre expressions de la culture hip-hop: le breakdancing, le graffiti, le DJ’ing et le MC’ing, qui deviendra le rap. Le look est celui de la rue: pantalon large, caleçon visible, maillot sportif, casquette ou foulard. Dix ans après le Bronx, le hip-hop trouve dans les banlieues françaises un terreau propice d’expression. Il y devient plus vindicatif, à l’image du «Nique la police» de Joey Starr et Kool Shen, mais s’attaque aussi au racisme et aux inégalités de classe. Un rap plus classique et positif se développe également. A la fin des années 1990, le rap connaît une véritable explosion dans le monde.

La techno

Dans les années 1980, une nouvelle musique naît dans les discothèques américaines: la house music. Les DJ injectent des sons dans leurs mixages de salsa, de soul et de rock. Le développement de l’électronique leur offre toujours plus de possibilités. La techno voit le jour, au son plus électronique et plus dur. La fièvre gagne l’Europe. La première «Parade» a lieu en 1989 à Berlin, dans la suite de la chute du Mur. Cent cinquante jeunes défilent dans la capitale, ils sont 1,5 million dix ans plus tard. Des sociologues voient les «Parades» comme des écarts tolérés, à l’image des carnavals. Tenues et coiffures extravagantes sont de mises pour ces rassemblements annuels qui se développent dans les grandes villes. Toute exubérance est permise pour sortir du quotidien. Les valeurs sont celles de la fête, de l’éclate, de l’interculturalité et du respect de la différence.

  • bn

Une exposition

  • «Musiques qui fascinent? Musiques qui façonnent?» Une exposition conçue par l’aumônerie des gymnasiens et des écoles professionnelles propose une réflexion sur le lien entre identité et culture musicale. Sur une vingtaine de panneaux, elle questionne le reggae, le métal, le hip-hop, la techno, la culture punk, la culture gothique, le phénomène skinhead et même le yodel. A découvrir prochainement dans les gymnases.