Rencontre
«Nous avons besoin d’humilité»
30-11-2007

Emile Shoufani, Arabe, chrétien et Israélien, est le prêtre de Nazareth. Il parle de Jésus, et de la situation dans son pays.

shoufani

Emile Shoufani, curé de Nazareth.

Photo : bn 


Comment allez-vous vivre la fête de Noël à Nazareth, le village d'où venait Jésus?
Emile Shoufani: Nazareth est aujourd'hui une ville de 73 000 habitants. Nous fêtons Noël avec les élèves de l'école, qu'ils soient chrétiens de toutes les Eglises ou musulmans. Le 24 décembre dans l'après-midi, une procession rassemble jusqu'à 20 000 habitants, musulmans et chrétiens, pour une marche du centre-ville vers la basilique de l'Annonciation. Pour les grandes fêtes, toutes les communautés chrétiennes sont présentes. Lors des fêtes musulmanes aussi. Nous essayons, ici à Nazareth, de créer un esprit d'accueil évangélique. Le Christ a aimé tout le monde. Il y a là le moyen d'ouvrir nos cœurs à la vie commune. Cette année, la fête de Noël est précédée par la fête musulmane du sacrifice. La ville et les rues seront illuminées. Une belle occasion de fêter la venue de Jésus, pour que Nazareth soit vraiment le lieu de la fraternité et de la paix.

Qu'apprend le récit de la naissance de Jésus aux chrétiens d'aujourd'hui?
La naissance à Bethléem, Marie et Joseph de Nazareth, les gens d'ici voient cela comme une réalité historique. Joseph et Marie nous montrent la vie d'une famille dans un village, la tendresse, l'humilité que les chrétiens doivent vivre. L'exemple de Jésus, si important à Noël, n'est pas un dogme, c'est une réalité vécue. Cette réalité de Jésus est à la fois humaine et divine. Le message vient du ciel par le chant des anges, ici à Nazareth avec l'Annon­ciation à Marie. Nazareth, où je suis curé, est le lieu où commence l'ère du Messie. Pour chaque homme, c'est aussi un appel à incarner ce message là où il se trouve.

Revenons au regard de Jésus.»

Vous êtes à la fois Arabe, chrétien et Israélien. Comment faites-vous cohabiter ces identités en paix en vous-même?
C'est la vision que Jésus avait sur le monde qui l'entourait. Comme aujourd'hui, ce monde était diversifié, sous occupation, en lutte entre différents partis religieux et politiques. J'essaie de vivre le regard de Jésus: aimer tout ce monde-là qui nous entoure. Etre avec le Christ, en tant qu'Arabe et Palestinien, c'est être en paix avec le monde arabe et musulman; être avec le Christ en tant qu'Israélien, c'est entrer en communion avec le peuple juif et l'Etat d'Israël, même s'il y a une réalité politique blessante; vivre avec le Christ, en tant que chrétien, c'est vivre la communion de tous les baptisés.
Mon oncle et mon grand-père ont été tués par l'armée israélienne en 1948. Cette tragédie devient source de pardon. Nous n'allons pas oublier. Il peut y avoir des moments de colère. Mais nous pouvons entrer dans des moments de communion et d'écoute. Il est important de savoir que nous pouvons arriver à cette compassion, à cette tendresse humaine, dans les situations les plus difficiles.

Chacun reconnaît la nécessité de constituer un Etat palestinien en Cisjordanie et à Gaza. Pourquoi les choses vont-elles si lentement?
Parce que tout le monde a peur dans la région. La peur est le moteur de nos actions, de toute notre existence. La peur qui engendre l'absence de confiance. A cause de l'histoire du conflit, nous avons besoin de temps pour faire confiance. C'est là le plus grand manque. Au lieu de cultiver la confiance, on essaie de cultiver la sécurité. La sécurité devient la norme, chez les Israéliens, et la non-norme chez les Palestiniens qui se sentent dans l'insécurité totale. Cela engendre la non-confiance. Il faut avoir le temps de changer. J'ai 60 ans, la tragédie de ma famille a pris quarante ans pour être assumée, pour que je puisse faire confiance, inspirer aussi la confiance aux gens. Il y aura un compromis, pas seulement territorial. A un moment, je dois dire à l'autre: «Je reconnais ton existence, mon rêve ne va pas contre ta présence.» Cela provoquera un dynamisme vers la libération de la peur et le retour de la confiance.

 

Les avancées vers la paix sont souvent contrariées. Ne cédez-vous jamais au découragement?
C'est une situation pénible. Pour ne pas perdre confiance, il faut croire en l'homme, croire dans le peuple juif, dans le peuple palestinien, dans le monde arabe et musulman. Il y a beaucoup de souffrance dans les peuples de la région. La Terre sainte est une terre prophétique. Elle n'a pas cessé de l'être. Ni au temps des prophètes, ni au temps de Jésus, ni au temps de l'Eglise. Sa réalité est reliée à Dieu. N'oublions pas la dimension religieuse du conflit. Sans elle nous ne pouvons pas le comprendre. Réduit à un problème de frontières, il devient incompréhensible. C'est un défi spirituel aussi pour l'humanité, un rappel à ne pas laisser de côté la relation avec Dieu, la relation avec l'autre, quel qu'il soit. Je ne peux pas résoudre le problème si je n'aime pas le musulman, si je n'aime pas le juif, si je n'aime pas le chrétien et l'incroyant.

L'enseignement de Jésus peut-il apporter la paix?
Dans ce monde de force, de guerre et de négation de l'autre, nous avons besoin d'humilité. Jésus nous apporte cela. Deuxièmement, il y a la clé indispensable du pardon. Quoi que l'autre ait fait, nous lui pardonnons. C'est un geste gratuit. L'humilité apporte cette gratuité du pardon. Jésus en est l'exemple. Il n'a jamais condamné, il a toujours pardonné. Cela peut enlever la volonté guerrière et de vengeance qui est en nous. Troisièmement, Jésus nous dit: «Aimez-les comme je vous ai aimés.» Ce n'est pas: «Aimez vos amis», non, il parle de tout le monde. «...comme je vous ai aimés». C'est cela le message que Jésus nous donne.

En visite à Lausanne, que voulez-vous demander aux chrétiens d'ici?
Avant tout, en tant que chrétiens, le retour au Jésus de l'Evangile. A ce regard de Jésus sur l'être humain, sur la dignité de l'homme, à cet amour de Dieu pour chaque personne. Ce retour au regard de Jésus transforme notre existence. Un regard de totale acceptation de l'autre, musulman, juif ou athée. Commençant par ma famille, mon voisin, ma ville... Quel regard Jésus aurait-il porté?
L'Eglise de Terre sainte a besoin que chacun soit en communion avec elle, pour construire avec elle la paix, encourager ses initiatives d'éducation et de dialogue. La communauté manque d'infrastructures, de médias, d'Evangiles même. Que les chrétiens de partout essaient d'être des éléments de paix et de dialogue, là ou ils sont. Qu'ils apportent leur soutien à l'Eglise de Terre sainte, en communion avec sa pastorale de paix.

  • V.Vt

 

Biographie express

  • Un engagement: Emile Shoufani, prêtre melkite à Nazareth, né en 1947 à Nazareth. A suivi ses études à Paris.
  • Un livre: «Comme un veilleur attend la paix». Entretiens du curé de Nazareth avec Hubert Prolongeau, Albin Michel, 2002.