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L’aéroport de Genève, une prison pour les requérants
27-06-2008

Des demandeurs d'asile passent jusqu'à soixante jours dans la zone de transit. Reportage

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Meleke, Alagie, Ousman dans l'un des dortoirs au sous-sol de l'aéroport.

Photo : Eric Roset 

 

«Je rêve de rester en Suisse et de reprendre mes études d'économie. Si on me renvoie dans mon pays, je serai tué, c'est sûr.» Ousman a 22 ans, il est Gambien. A son arrivée en Suisse, il a dûment expliqué que sa vie était en danger depuis que son oncle avait été accusé de complicité dans un coup d'Etat. Après 47 jours passés dans la zone de transit, il n'a qu'un espoir: que la Suisse lui permette d'échapper à son destin.

Pour les vacanciers et les hommes d'affaires entre deux avions, la zone de transit? Un no man's land. Un lieu de passage où l'on grignote un sandwich en déambulant dans les duty free.

Pour la centaine d'hommes et de femmes en quête d'asile qui y séjournent chaque année jusqu'à soixante jours, l'endroit n'a rien d'un préambule aux vacances. C'est une zone de rétention, un espace fermé où le temps est suspendu dans l'attente d'une décision de l'Office fédéral des migrations (ODM).

Interminable attente

Pour rejoindre le lieu d'hébergement des requérants, sécurité aéroportuaire oblige, le journaliste doit montrer patte blanche. Après une vérification scrupuleuse de mon identité, je suis conduite au sous-sol. Au fond d'interminables couloirs, trois pièces borgnes hébergent jusqu'à 35 personnes. Un dortoir pour les hommes, un pour les femmes. Et une pièce commune flanquée d'une table, de canapés et d'une télévision offerte par les aumôniers. Les journées y sont interminables. Il n'y a rien d'autre à faire qu'attendre.

Devant la télévision qui crache des informations qu'ils ne comprennent pas, Saini et ses deux compatriotes pendjabi tuent le temps en assemblant les pièces d'un puzzle, fourni par les aumôniers. «J'aime surtout faire des sudoku, et je me distrais en regardant MTV», raconte Saini dans un anglais approximatif.

Il a fui le Pendjab en raison des troubles politiques qui agitent ce petit Etat indien coincé entre le Pakistan, le Cachemire et le Rajasthan. A son arrivée, ses papiers et son argent ont été confisqués par la police. Ce qui lui manque surtout, c'est de ne pas pouvoir respirer à l'air libre.

La loi prévoit une sortie quotidienne escortée sur le tarmac de l'aéroport. Or la plupart des requérants ne sortent pas plus de deux fois par mois. Interrogé, l'Office fédéral des migrations botte en touche. «L'expérience a montré que les requérants ne saisissent que rarement l'occasion de sortir lorsqu'elle leur est proposée.»

Il est vrai que sortir sous une pluie battante pour longer la piste de décollage n'est pas la promenade la plus alléchante qui soit. En conséquence, «ce sera désormais aux requérants de solliciter une sortie accompagnée sur le tarmac». Mais personne n'a pris la peine de transmettre l'information aux requérants, pas plus qu'aux aumôniers. Saini, pourtant, aurait aimé respirer à l'air libre, même sous la pluie.

 

Ousman, Alagie et Maleke, trois jeunes Africains, pallient le manque d'air pur en profitant au maximum de leur «solarium»: une baie vitrée de la zone de transit à travers laquelle filtrent les rayons du soleil d'ailleurs absent ces temps-ci. A défaut, ils discutent avec les aumôniers Anne-Madeleine Reinmann et Véronique Egger.

«Je leur suis infiniment reconnaissant de nous écouter et de nous épauler», dit Maleke, qui vit son 58e jour dans la zone de transit. Ce Soudanais de 28 ans a fui le Darfour en septembre 2007 devant l'avancée des milices janjawid qui ont tué son père et sa mère. Dans la fuite, il a perdu sa jeune sœur sans doute enfuie vers un autre pays. Sa demande a été frappée de non- entrée en matière: il n'a pas de papiers d'identité.

Alagie, lui, n'est à Cointrin que depuis trois jours. En Gambie, il était journaliste, mais son employeur, «The Point», dernier quotidien indépendant du pays, est dans le collimateur du gouvernement. Après l'assassinat de son fondateur en décembre 2004, les collaborateurs sont placés sous étroite surveillance. Alagie est arrêté. En mars 2007, il s'échappe de prison et se réfugie en Guinée-Bissau.

«Un employé de l'ONU m'a aidé à venir en Suisse.» Alagie n'a que peu d'espoir d'être admis, même provisoirement. Echappé de prison, il n'a bien sûr pas de papiers d'identité.

Ecouter sans juger

Face à ces récits, Anne-Madeleine Reinmann, Véronique Egger et leurs quatre collègues catholiques de l'accueil œcuménique s'efforcent d'écouter sans juger. «Nous ne sommes pas là pour évaluer les dossiers des requérants mais pour les accompagner dans une démarche difficile», explique la diacre protestante.

Et pour pallier les manques d'une administration pressée. Décisions de renvoi rendues dans une langue inconnue du requérant, téléphones limités, pas d'accès gratuit à internet: les aumôniers sont tour à tour traducteurs, facilitateurs et intermédiaires entre l'administration et les requérants.

Ce matin-là, Véronique Egger tente de traduire la décision de renvoi, rédigée en français, qu'une jeune Tamoule vient de recevoir. Et offre à la jeune femme désemparée d'appeler sa famille au Sri Lanka.

Constatant la dégradation de leurs conditions de vie depuis l'entrée en vigueur de la nouvelle loi sur l'asile, l'accueil œcuménique a adressé cinq courriers à l'ODM. Seule promesse arrachée: l'octroi de 3 francs d'argent de poche par jour et par requérant dès le mois d'août. Tout juste de quoi se payer un café pour tromper l'ennui.

  • Aline Bachofner, «VP-Genève»