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Sœur Emmanuelle est décédée le 20 octobre à l'âge de 99 ans. Elle s'était entretenue avec «bonne nouvelle» il y a trois ans. Souvenir
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Sœur Emmanuelle: «Le but de la vie est de donner de la joie à chacun.»
Photo : ASASE
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Sœur Emmanuelle, quelle enfance avez-vous eue?
Sœur Emmanuelle: Oh, j'étais une fille difficile. Il suffisait qu'on me demande quelque chose pour que j'aie envie de faire le contraire. J'admire la patience de ma mère. Elle avait le sens de la justice. C'était une croyante profonde et vraie. Je tiens d'elle ma vocation religieuse. Ma mère priait. Je crois beaucoup à la prière des mamans. Je sentais dans mon cœur que ma vie était trop bête. J'entendais l'appel de l'enfance malheureuse. J'ai décidé de me faire religieuse. Le jour où j'ai changé ma robe de jeune fille coquette, et que j'ai revêtu l'habit, j'ai eu l'impression d'une libération. Cette liberté profonde ne m'a plus quittée. Je méditais cette parole de saint Paul: «Je peux tout avec celui qui me fortifie, le Christ.» Pour moi, le but de la vie est de donner de la joie à chacun, pour que la vie soit plus légère, car elle est dure pour tant de gens.
A 62 ans, au moment où l'on songe à la retraite, vous êtes repartie en Egypte, dans des bidonvilles...
Lorsque, à Alexandrie où j'avais été appelée, nous avons remis notre collège aux sœurs égyptiennes, j'étais libre, j'avais 62 ans. J'aurais pu repartir en France, dans une maison de retraite. Mais j'étais en bonne santé. J'ai demandé la permission de vivre dans un bidonville où régnait une misère effroyable. J'ai passé vingt-deux ans dans trois bidonvilles, des années éblouissantes, merveilleuses, chantantes. C'est beau de partager la vie des plus pauvres. A 85 ans, on m'a dit: «Maintenant, Emmanuelle, c'est fini, tu dois repartir.» J'ai obéi. J'avais juré d'obéir. Mais je pourrais repartir demain matin.
Ne se décourage-t-on pas devant le puits sans fond de la pauvreté?
Lorsque j'ai pu sauver le premier enfant de la mort, du tétanos, j'étais tellement contente que cela m'a donné la force de courir sauver les autres. Maintenant, mes associations s'occupent de 70 000 enfants dans le monde. C'est peu vis-à-vis des millions? Il faut regarder le côté positif des événements, des personnes, de la vie qui se déroule. Nous remercions Dieu de tout le bien qui se fait. Si on s'arrête toujours à ce qui ne va pas, on n'a pas envie de travailler. J'ai vu des choses épouvantables, des massacres, la famine. Mais j'ai vu partout des gens extra qui, au milieu des ruines, essaient de reconstruire. C'est cela qui est beau. Cela donne envie de courir, de chanter, de voler parce que courir, chanter, voler, c'est aider, marcher encordé avec les autres, pour que la vie soit meilleure.
Tout à coup, face à face avec le Seigneur et les saints»
La mort vous effraie-t-elle?
Je pense souvent à ce que disait notre père fondateur, le Père Théodore Ratisbonne: «Mes sœurs, pour une personne qui a vécu en aimant le Christ, en aimant les autres, la mort est le moment où l'enfant tombe dans les bras de son père, où l'épouse se trouve face à face avec l'époux qu'elle a aimé. Le jour de la mort, c'est le plus beau jour de la vie.» Il a raison. Tout à coup, face à face avec le Seigneur et les saints, avec les anges, avec la Vierge que j'aime particulièrement et prie tous les jours. C'est merveilleux. Je suis contre l'euthanasie. Il faut laisser l'homme vivre ses derniers instants. On peut me laisser mourir tranquillement, mais qu'on ne me fasse pas mourir, ça non! Je veux vivre jusqu'au dernier instant.
Quand vous allez rencontrer Dieu, qu'allez-vous Lui dire?
C'est Lui qui va d'abord me parler, je pense. Il va me dire: «Ma pauvre Emmanuelle, tu as fait beaucoup de bêtises sur la terre. Mais tu as essayé d'aimer. Viens dans la joie de ton Seigneur.» Je crois beaucoup à la miséricorde. Le Christ est venu sur terre et a souffert sur la croix pour sauver l'homme de sa misère. Quand Il trouve des gens pauvres qui font appel à Lui, Il accourt. Pourquoi avoir peur? Puisque nous aurons une mère de tendresse à côté de nous et que nous allons vers le Père des tendresses. Je ne crois pas que je serai jugée avec sévérité.
La charité, c'est le point essentiel de la foi chrétienne?
D'après le Christ, c'est très simple. Il faudrait toujours lire, relire et méditer le fameux chapitre 25 de saint Matthieu. Jésus parle de la fin des temps, du jugement dernier, comme on dit. Il y aura là des chrétiens, qui ont cru au Christ, qui auront été régulièrement au temple ou à l'église; des musulmans, qui auront été à la mosquée; des juifs, qui auront été à la synagogue. Des gens fort bien. Mais le Christ n'a pas un mot pour ça, rien! Il dit simplement: «Je dirai aux uns, j'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais malade, j'étais en prison, j'étais nu, tu es venu vers moi. Entre dans la joie de ton Seigneur.» Ça va loin, ce chapitre. Chrétiens ou pas, musulmans ou pas, juifs ou pas, croyants ou pas, athées ou pas, le Christ dira: «Tu as aidé tel ou tel, tu as donné de ton temps, de ton argent, tu as donné ton cœur à ceux qui souffrent. C'est comme si tu l'avais fait à moi. Le paradis est pour toi.» Je ne l'ai pas inventé. Le Christ l'a dit. Saint Jean de la Croix le résume ainsi: «Au dernier jour, nous ne serons jugés que sur l'amour.»
Qui je suis? Une pauvre fille... aimée de Dieu»
Comment voyez-vous les jeunes aujourd'hui?
J'ai beaucoup d'estime pour la jeunesse d'aujourd'hui. J'aime sa
vitalité. Les jeunes veulent faire quelque chose de leur vie. Combien
en ai-je vus, qui laissent des vacances pour venir dans un bidonville
avec notre association, pour transformer des cabanes sales et
dégoûtantes en petites maisons proprettes. Ah, nous avons une jeunesse
merveilleuse! Il faut seulement la motiver. Nous sommes responsables,
nous les adultes, d'offrir aux jeunes des possibilités de don
d'eux-mêmes. Ils sont toujours partants.
Que dites-vous aux parents?
Je reçois des lettres. «Ah, ma sœur, si vous saviez, mon fils, ma
fille, la drogue, l'alcool... Il a quitté la maison.» Des parents
désolés. Je leur dis de ne jamais se décourager: «Ce sont vos enfants.
Vous leur avez transmis quelque chose de bon. Ça reviendra un jour. Il
ne faut jamais tout casser.» C'est mon expérience. Il faut garder le
contact. Lui dire que l'on n'est pas de son avis, «mais je suis ton
père, je suis ta mère, viens quand tu veux». Le porter un peu, le
supporter. Il faut beaucoup de patience quand on est parent
aujourd'hui. Parce que le climat n'est pas bon pour les jeunes.
En une phrase, Sœur Emmanuelle, c'est qui?
Sœur Emmanuelle, c'est une pauvre fille... aimée de Dieu. Point à la ligne. Je ne suis pas du tout extraordinaire en rien. L'extraordinaire, c'est que chacun d'entre nous est aimé de Dieu et peut s'appuyer sur Lui avec confiance, comme un enfant. Voilà le secret.
- V.Vt (interview réalisée en avril 2005)
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