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Bible ouverte
Une nouvelle saveur aux textes millénaires Version imprimable Suggérer par mail
26-06-2012

Le professeur Daniel Marguerat fait dialoguer les auteurs des évangiles avec le lecteur

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Daniel Marguerat: "Le récit est un dialogue avec le lecteur"

Photo : S. Prada/UNIL

Saviez-vous que vous pouvez lire un même texte biblique de manières fort différentes? Dans son dernier ouvrage*, le professeur Daniel Marguerat développe une nouvelle approche en plein essor aujourd’hui. Nommée «lecture narrative», elle redonne de la saveur aux textes maintes fois répétés. «Pendant les trois derniers siècles, la question des spécialistes a été d’abord historique: que s'est-il passé? Depuis quelques années, une nouvelle interrogation guide la lecture: comment l’auteur communique-t-il avec son lecteur? Quels effets le texte a-t-il sur nous?» résume le professeur. L’angle d’approche est complètement différent. Voyez plutôt. Considérons qu’il existe mille façons de rendre compte d’un même événement. La Bible a quatre évangiles, autant de manières différentes de raconter l’action de Jésus. Celui qui observe l’art avec lequel chaque évangéliste s’y prend fait de belles découvertes. Le lecteur saisit d’abord le génie narratif des évangélistes. «Alors que la qualité littéraire des évangiles a souvent été méprisée, nous réalisons aujourd’hui qu’ils sont de petites merveilles.» Le texte n’est pas composé au hasard. Le conteur cherche à agir sur son lectorat, à provoquer des réactions. Son récit va nous intriguer, nous émouvoir, nous indigner… De quelle manière le fait-il? «Tout dans le récit est important, même les détails, explique Daniel Marguerat. Alors que la lecture s’est longtemps intéressée aux paroles en négligeant le reste comme du ballast narratif, nous redécouvrons que tous les éléments sont riches de sens.» Autre changement de regard: l’Evangile est une histoire continue. «Nous avons tendance à étudier un passage pour lui-même, en le détachant du reste. Mais le récit prend sa signification dans l’ensemble, explique le professeur. Un bout de l’énigme s’éclaire quand nous lisons la suite ou quand nous observons d’où vient le lecteur, c’est-à-dire ce qu’il a entendu dans les passages précédents.»

Jésus insaisissable

Concrètement, voyons ce que cela donne dans l’évangile de Marc. Son récit nous bouscule par un rythme effréné et les incessants déplacements de Jésus, entre le désert et la maison, le chemin et la synagogue, le lac et la montagne. «Il y a là une signification. La gestion de l’espace est subtilement pensée», constate Daniel Marguerat. Avec quel effet sur le lecteur? Le Jésus de Marc échappe en permanence à celui qui lit comme à celui qui le croise. Le Christ est toujours hors d’atteinte, insaisissable. Nul ne peut l’enfermer dans un rôle, ni dans une formule. «Marc met en marche son lecteur. Il ne laisse que des indices pour que nous cherchions nous-mêmes le sens. A nous de travailler, de nous interroger sur l’identité du Christ, de repérer les traces du ressuscité dans notre vie.» Lire l’évangile de Marc est une expérience différente de celui de Matthieu ou de Luc, qui prennent davantage soin de fournir des clés. Le professeur ne renie pas la critique historique, qu’il a d’abord pratiquée comme tout académicien. «Il n’y a pas une lecture meilleure que l’autre. J’articule aujourd’hui les deux. L’approche narrative ne vient pas contredire mais élargir ma compréhension.» Le spécialiste aborde l’évangile par l’analyse narrative, puis par la critique historique. Cet ordre lui permet de toujours lire le récit comme un nouveau texte. «La critique historique est la seule qui permet de répondre à la question de l’histoire. Mais la lecture narrative m’a conduit à donner moins d’importance à la tentative obsessionnelle de reconstruire l'histoire, alors qu'elle nous échappe en grande partie.» Le professeur rappelle qu’il est utile d’avoir une méthode de lecture. Car le lecteur aborde toujours la Bible avec ses propres interrogations et ses thèmes lancinants. En clarifiant les questions, l’approche narrative le rend un peu moins prisonnier de lui-même. Résultat, selon le professeur: «La Parole peut venir m’interpeller pas seulement là où je m’y attends.»

  • G.D.

Des outils pour bien lire

La lecture narrative présente l’avantage de rendre le lecteur autonome, sans besoin d’être un savant. Elle offre une boîte à outils de questions simples. Explorez les principales sur un récit de votre choix (par exemple Marc 14):

  • Comment le narrateur s’y prend-il pour raconter? Repérez comment il compose, son style, son langage, l’effet que donne sa manière de raconter.
  • Où commence et où se termine le récit? Repérez les indices de temps, de lieu, de thème, de personnages. Et si le découpage traditionnel vous semble le bon.
  • Quel est le fil conducteur du scénario? Repérez: 1. la situation initiale, 2. le nœud ou la complication, 3. l’action transformatrice, 4. le dénouement, 5. la situation finale. Regardez comment évolue l'intrigue au fil du récit.
  • Quels sont les personnages? Voyez qui mène l’action, qui va vers qui, qui est figurant.
  • Quel est le cadre du récit? Repérez la chronologie, les mouvements, ce qu’on apprend du cadre social.
  • Quelles sont les variations de la vitesse du récit? Repérez s’il y a des pauses, des arrêts, des accélérations dans le temps.
  • Qui raconte? Repérez les valeurs du narrateur, sa vision du monde, ses commentaires.
  • Comment le texte programme-t-il le lecteur?Repérez si le récit déjoue les attentes, ce qu’il laisse le soin au lecteur de compléter…

Deux livres

  • * Daniel Marguerat et André Wénin, «Saveurs du récit biblique», Bayard et Labor et fides, 2012
  • Daniel Marguerat et Yvan Bourquin, «Pour lire les récits bibliques, initiation à l'analyse narrative», Cerf et Labor et fides, 2009, 4e édition