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Freddy Buache: «Un seul type domine le cinéma» Version imprimable Suggérer par mail
26-10-2011

Le fondateur de la Cinémathèque suisse, reste un observateur critique et passionné. Souvenirs en technicolor

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«Regarder la réalité, à travers des gens qui ont su la voir mieux que nous.»

Photo : Carine Roth / Cinémathèque suisse

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Quarante ans à la direction de la Cinémathèque suisse, s’il fallait citer trois réalisateurs…
Freddy Buache: Il n’y en a qu’un. Un seul type domine le cinéma, au même titre que Shakespeare pour le théâtre. Il dominera le cinéma pour l’éternité, c’est Chaplin. Cela dit, il y a beaucoup de cinéastes pour lesquels j’ai une estime considérable. Mais le film «Le dictateur» dit tout ce qu’il faut dire. Notamment la fin, avec cette longue déclaration que tout le monde a trouvée idiote, où il montre ce que nous réservent la mécanisation et la technique. Cette modernité, qui est considérée comme une avancée, sera un retrait si nous ne savons pas la tenir. C’est essentiel.

Comment jugez-vous le cinéma d’aujourd’hui?
Le vrai cinéma est fait par des gens que les spectateurs ne connaissent pas. Avec de petits moyens. Il arrive à peine sur les écrans publics, c’est ça le cinéma. Le reste n’a guère d’intérêt. C’est une autre affaire. Un système économique pour gagner de l’argent. Les gens vont voir ces films, mais cela n’a pas de rapport avec la culture cinématographique, qui s’est faite sur les marges.

Le cinéma n’est plus la machine à produire du rêve qu’il était naguère?
Si le cinéma produisait encore du rêve, cela me plairait. Non, il produit une mécanique de la pensée. Il répète ce que tout le monde pense. Il y a encore des gens qui utilisent le cinéma pour dire des choses importantes, mais plus beaucoup, et ils n’arrivent pas dans le public. Il y aurait pourtant la possibilité de bouger les consciences. Quant à la télévision, elle ne fait que reproduire une pensée fabriquée.

Vous avez des marottes – Jean-Luc Godard – des aversions aussi...
Oui. Mon aversion porte sur le cinéma fabriqué dans les grands studios. Naguère, dans les années 1950, il y avait de vrais producteurs, comme il y a de vrais éditeurs. Aujourd’hui ce sont de grandes entreprises. Ce sont les seuls films qui font de l’argent, mais le cinéma n’est pas seulement une question d’argent. Il touche ce que nous vivons. Quant à Godard, oui, c’est un ami cher. Il a fait ce film sur Lausanne, sous la forme d’une lettre qu’il m’adresse. Mais je me suis souvent bagarré avec lui. Cela fait partie de la vie.

Quel avenir a le cinéma, pour le critique que vous êtes?
On peut se demander si Jean-Luc Godard n’a pas raison quand il dit que le cinéma est né au XIXe siècle, temps de recherche, avec la photo, le chemin de fer, le téléphone. Le XXe siècle est celui qui a utilisé toutes ces inventions. Le XXIe serait celui qui connaîtra la mort de tout cela. Nous ne sommes pas vraiment dans la bonne nouvelle, là… (rires). Ce n’est pas la fin du monde. Le cinéma est menacé mais il y aura autre chose. Le film en bobines pesait 50 kg. Aujourd’hui, vous avez le DVD dans la poche. Dans dix ans, plus même de DVD, les images directement de Hollywood. On étudiera alors le cinéma comme nous étudions aujourd’hui le latin et le grec. C’est d’ailleurs déjà une branche à option avec ces deux langues.

Il n’y a pas que le cinéma dans la vie. Qu’est-ce qui vous intéresse aussi?
Je m’intéresse à tout ce qui relève de l’art: la peinture, la sculpture, depuis toujours. Mes amis étaient des artistes, beaucoup de poètes ou d’écrivains, un peu moins dans la musique. Un des types pour lequel je garde un sentiment d’affection total est un homme qui était peu aimé, Edmond Gilliard. Il était professeur au gymnase, et il a eu des élèves fantastiques. Mais il avait quelque chose qu’on ne lui a jamais pardonné, il n’était pas chrétien.

Vous avez vécu une époque où la politique prenait le dessus sur tout. Des souvenirs forts?
C’est simple. Mon adolescence, c’est la guerre. Arrive la fin, les Alliés ont gagné, mais les Russes aussi. Le ciné-club était à la Maison du peuple. Nous faisions de la publicité pour abandonner son passeport et devenir citoyens du monde. Nous pensions que nous allions changer le monde. La fin de la guerre est une période particulière. Nous pensions vraiment entrer ainsi dans un monde nouveau. Cela a compté.

La religion occupe-t-elle une place dans votre vie?
A la société d’étudiants Belles Lettres, j’avais un ami juif autrichien, un vrai philosophe. Il m’a fait découvrir Sartre, que j’ai rencontré ensuite à Paris. J’ai lu «L’être et le néant». Ce livre m’a fait changer complètement. Je suis devenu sartrien. Cela a été le choc de ma vie. Auparavant, j’étais jeune paroissien à Saint-Paul. Je suis bien resté ami avec les jeunes paroissiens, avec des pasteurs et des curés, et je m’intéresse à ces questions, mais la religion n’est plus la base de ma vie.

La vie est-elle un bon film?
Oui, c’est magnifique. Mais dans la vie, ce qui m’intéresse le plus, ce ne sont plus les artistes. J’ai des relations avec la nature, avec les arbres. J’ai bien changé avec la vie qui passe, et les années. Ma femme, décédée il y a deux ans, était proche des questions religieuses. Elle avait cette interrogation en permanence. Même si je gardais mes idées, nous avons beaucoup échangé à ce sujet. Elle a écrit alors un livre qui a connu un beau succès, de sa rencontre avec une paysanne d’Evolène, «La poudre de sourire».

Un film avec un happy end?
C’est la mort. Je pense qu’il vaut la peine de vivre. Il suffit de regarder une primevère, une anémone, le ciel, la mer. Tout cela fait partie du monde. Si je trouve un intérêt à la religion, c’est qu’il y a peut-être des possibilités de regarder cette réalité, à travers des gens qui ont su la voir mieux que nous. Le Christ pour les uns, pour d’autres le bouddha… La vieillesse consiste à rester lucide. Après on laisse les querelles partisanes, qui font partie de la bricole.

Qu’apprend-on d’essentiel dans une vie?
On regarde le monde. Nous ne sommes pas une pierre perdue. On essaie d’avoir une relation avec ce monde, avec les autres, de donner à cette relation une force. C’est une façon d’être. Finalement il y a le rapport à soi-même. La dimension de la solitude. Je suis heureux d’être seul dans cette maison. Je termine avec un phrase de Gilliard: «Solitaire, solidaire.» ?

  • V.Vt 

Biographie express

Freddy Buache, 86 ans

  • Un cours: A la Cinémathèque, le mercredi à 14h15. Histoire du cinéma. 10 fr.
  • Un livre: Freddy Buache, «Sous tant de paupières. Bergman avant la mondialisation des écrans», Ed. L’Age d’Homme, 2010
  • Des films à revoir: «Ceux de bons amis disparus, Antonioni, Buñuel ou Daniel Schmidt.»


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«Un monde tout différent»

Vous avez consacré votre vie au cinéma. D’où vous est venue cette passion?
Freddy Buache: A mon adolescence, pendant la guerre, j’étais révolté contre le monde. Je n’avais pas envie de faire le gymnase scientifique dans lequel j’étais embarqué. Je m’intéressais à la littérature et j’allais un peu au cinéma. Au théâtre aussi, qui était bon marché. Avec mes amis, nous essayions de ne pas suivre le cours habituel des choses. En 1943-44, j’avais vu plusieurs fois le film «Lumière d’été», de Jean Grémillon. C’est la rencontre entre des gens qui construisent un barrage et d’autres qui habitent dans une maison de maître, avec en plus l’arrivée d’un peintre, joué par Pierre Brasseur, tout cela mis en dialogues de manière extraordinaire par un M. Prévert que personne ne connaissait à ce moment-là. En 1945, juste avant la fin de la guerre, j’ai visité une exposition de la cinémathèque française. Il y avait là des décors, des affiches du cinéma d’avant-guerre. J’ai pu visionner des bouts de films, de Buñuel, René Clair et de cinéma muet. Quand je sors, un homme me met la main sur l’épaule et me demande ce que je pense de ce que j’ai vu. C’était Henri Langlois, qui avait organisé la cinémathèque française, avant la guerre.

Il vous a proposé de faire la même chose en Suisse?
Il me suggère de créer un ciné-club avec d’autres jeunes qu’il avait vus intéressés. Le soir même, il passait un film et Grémillon était invité. J’étais ravi de le rencontrer. A quelques-uns nous avons créer le ciné-club de Lausanne et il nous fallait des films. Je suis allé les prendre à la cinémathèque française. A Paris, où il y avait encore des tickets de repas, j’ai rencontré Georges Franju, Jacques Prévert, et dès ce moment, j’ai été pris dans le système. J’ai compris qu’avec ces gens je pouvais faire des choses. C’était la fin de la guerre. Il se passait quelque chose de nouveau. J’ai eu de la chance. C’était un monde tout à fait différent. En 1950, nous avons créé la cinémathèque. A Berne, il n’y avait alors personne pour s’y intéresser. La première subvention est arrivée en 1963. Jusque-là j’écrivais des articles pour me financer.

Vous aviez une âme de collectionneur?
A mon époque, à la cinémathèque, nous avons essayé de faire des films différents, les Tanner, Soutter, Goretta. Les gens ne les ont pas aimés, les ont trouvés sinistres, ennuyeux, parce qu’ils essayaient de dire quelque chose sur la Suisse. Je n’ai pas fait ce travail à la cinémathèque pour collectionner les films, mais pour montrer qu’avec le cinéma, il était possible de dire des choses. Or ces choses étaient contraires à ce que l’officialité pensait. Nous devions nous battre. Aujourd’hui, il y a des subventions, des cours à l’université…

Votre premier métier était le journalisme. Aimez-vous encore les journaux?
J’ai commencé à la «Nouvelle Revue», où j’écrivais sur le cinéma. Puis Marc Lamunière m’a demandé de le faire à la «Tribune». J’ai travaillé aussi à la «Gazette». J’ai beaucoup écrit. Sur la littérature, la peinture, le cinéma bien sûr. J’ai gagné ma vie ainsi. Je donne encore un article à la «Tribune du dimanche». Pour dire trois mots de choses que les autres laissent de côté. Mais non, je n’aime plus les journaux. Même ceux qui ont des prétentions. Ils essaient de faire des choses mais ce n’est pas mon genre.

  • bn