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Le tableau que même les aveugles peuvent voir Version imprimable Suggérer par mail
27-10-2011

La «Mise au tombeau» du Véronèse révèle ses secrets. Restauré, le chef-d’œuvre est à nouveau accessible, même aux personnes non-voyantes

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La «Mise au tombeau». Marie, Jean, Nicodème, Joseph d’Arimathie, Marie-Madeleine entourent le Christ. 

Photo : MAH, Atelier de restauration, inv. 1825-3


Le tableau la «Mise au tombeau» exposé à Genève n’est pas seulement un chef-d’œuvre, il a aussi connu un destin singulier. Cette œuvre du Véronèse, peintre italien de la Renaissance, a été réalisée à Venise vers 1575. On ne sait pour qui. Cent-vingt ans plus tard, elle est offerte par le pape à Louis XIV. Le tableau très allongé se retrouve en décoration d’un salon, à Versailles. Quelque deux cents ans plus tard, sous Napoléon, un arrêté dissout la collection royale et envoie les œuvres dans les grandes villes du royaume. La «Mise au tombeau» atterrit à Genève en 1805. «Les Genevois auraient préféré une nature morte à cette scène biblique», sourit Alix Fiasson, 25 ans, médiatrice culturelle du Musée d’art et d’histoire. Les Genevois d’aujourd’hui ne font plus la fine bouche. Cette œuvre est l’une des plus belles que possède la ville. Après six mois d’une restauration subventionnée par la banque Paribas Suisse, elle est à nouveau présentée au public. «Les vernis ont été nettoyés, tout comme les poussières et les repeints des précédents restaurateurs», explique l’historienne de l’art. Posé sur un chevalet dans l’atelier de restauration du musée, le tableau n’a pas encore retrouvé son nouveau vernissage fait d’une résine naturelle maison. «Le restaurateur Victor Lopes révèlera en novembre le résultat des analyses effectuées lors de cette restauration et qui ont permis des découvertes majeures sur les pigments utilisés par le peintre», promet la médiatrice.

Né à Vérone – d’où son surnom – en 1528, septième de dix enfants, Paolo Caliari commence par travailler dans l’atelier de son père, tailleur de pierre à Rome. Du fait de son goût prononcé pour la peinture, il est envoyé à Vérone, chez un oncle peintre. Il n’a pas 20 ans qu’il signe déjà des décors de maisons et des retables pour des églises. Il passe dans plusieurs villes avant d’arriver à Venise, où, à 24 ans, il est déjà célèbre. «Les gens se l’arrachent, raconte Alix Fuisson. Il décore des palais, l’église San Sebastiano. Titien l’a pris sous son aile. Il gagne des concours contre Tintoret. Il décore le palais des Doges.»

Devant l’Inquisition

En 1570, il est interrogé par le tribunal de l’Inquisition. On lui reproche d’avoir mis trop de personnages secondaires dans une Cène. Non sans humour, le peintre s’en tire en renommant son tableau «Le repas chez Levi». Et il déclare: «Nous les peintres prenons des libertés comme les poètes et les fous.» La mise au tombeau peinte en 1575 date de la dernière époque de sa vie. «Il peint des œuvres plus intimes et de plus petit format», précise Alix Fiasson, qui s’émerveille devant ce «grand coloriste et maître de la lumière». Sur la gauche du tableau, dans son manteau bleu, Marie la mère de Jésus tourne le dos au spectateur. Derrière elle, Jean est là pour la soutenir. Nicodème, au centre, et Joseph d’Arimathie, à sa tête, soutiennent le Christ avec l’aide d’un serviteur et d’un personnage qui tient un flambeau. A droite, faisant face à la Vierge, Marie d’Egypte. Au milieu, agenouillée devant la tombe, Marie-Madeleine: «D’habitude reconnaissable à sa chevelure, elle l’est ici par le seul contact charnel avec le Christ, dont elle tient la main», indique l’historienne de l’art. Particularité du tableau, les lignes de sa construction convergent vers la couronne d’épines, posée sur le sol. «Cela pourrait indiquer qu’il s’agissait d’une commande pour une église qui possédait une relique de la couronne. Les personnages forment comme un cocon autour du Christ. L’accent est mis sur la fin du calvaire. Une fine auréole apparaît sur sa tête encore marquée de sang.» Une autre particularité de cette œuvre extraordinaire est son traitement «à l’antique»: le tombeau, les vêtements et coiffures des personnages, la présence du flambeau qui caractérise l’art funéraire de l’antiquité, tout comme la colonne tronquée dans le fond. «La Vierge est voilée, comme dans le théâtre antique classique qui voilait la face des personnages dont la peine était trop grande pour être montrée, ajoute notre guide. Remarquez qu’il n’y a pas de premier plan, nous entrons tout de suite dans la scène, avec des personnages sculpturaux sur un fond assez plat. La profonde tristesse et la monumentalité de la scène contrastent fortement avec le côté idyllique de l’arrière-plan. La lumière est concentrée sur la poitrine du Christ, comme une promesse de résurrection.» La nouveauté: deux restitutions tactiles du tableau, en trois et en deux dimensions, permettent aux personnes non-voyantes de le découvrir dans ses moindres détails. Ateliers pour enfants, visites guidées, films et conférences permettront à chacun de baigner dans la lumière unique de ce chef-d’œuvre.

  • V.Vt

En savoir plus

  • Un site: www.ville-ge.ch/mah présente horaires et programme des activités autour de la «Mise au tombeau»
  • Deux journées: Dimanche 30 octobre, journée thématique sur la restauration d’œuvre d’art, en compagnie d’Alix Fuisson et Victor Lopes. Vendredi 25 novembre, journée d’étude autour de la «Mise au tombeau»